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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Après la conférence du 19 octobre 2006 – Avec Denis Favennec, professeur au Lycée Michel-Montaigne

Homme et femme mis à nu

 

Le but de cette intervention fut d’examiner les destins croisés des nus féminins et masculins dans l’art occidental, entre les XVème et XXème siècles.

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Vénus à son miroir
Tableau de Diego Velasquez, National Gallery, Londres.

Réunis innocemment au Paradis Terrestre, jetés ensemble dans la balance du Jugement Dernier, dès la Renaissance les nus des deux sexes sont séparés en tant que figures actuelles et vivantes. À travers l’étude d’un corpus d’ ?uvres significatives, il s’agit d’évoquer l’histoire de ces représentations séparées, et d’en dégager quelques traits remarquables qui en font d’excellents témoins de leurs temps.

Compte-rendu de la soirée, par Françoise Oviève

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Adam et Ève
Verso du retable de l’Agneau Mystique de Jan Van Eyck (1432), Gand

La conférence du 19 octobre, qui nous a permis de faire une première entrée dans la nouvelle thématique de l’année « Homme. Femme. Couple. Famille. », nous a donné à la fois à voir et à entendre, sous la conduite alerte et savante de Denis Favennec.
Façon originale de commencer à réfléchir sur ces êtres de chair que sont d’abord l’homme et la femme, au travers du genre particulier qu’est le nu, et des représentations que nous en ont livrées peintres et sculpteurs (elles-mêmes suscitant interrogations et commentaires des spectateurs du 21° siècle que nous sommes !)
Ce parcours dans le temps (qui n’a pu remonter à l’Antiquité où les figurations de dieux et déesses nus abondent) ne fut pas seulement une aimable promenade d’esthètes à la rencontre d’oeuvres lointaines (Van Eyck, Donatello,etc.) jusqu’à de plus modernes (Cézanne, Manet, Picasso...). La lecture éclairante qu’en fit Denis Favennec, et dont on ne peut ici donner qu’un aperçu, nous a en effet d’abord rapidement introduits à l’idée de séparation des genres masculin et féminin, telle que la représente, de façon très perceptible, le « Retable de l’Agneau mystique » de Van Eyck (début du 15°s.). On y voit Adam et Ève, dans leur nudité honteuse, situés chacun aux deux extrémités du Retable.

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David
Statue de Michelangelo (1504), Galleria dell’Accademia, Florence

Plus encore a été mise en valeur, ensuite, la différence des caractéristiques et des fonctions des nus masculins et féminins, comme celle des regards qu’ils induisent : autant le corps masculin se dévoile de manière affirmée, publique, souvent allégorique en témoignant de sa force et de sa puissance, comme l’illustre le David de Michel Ange, autant le nu féminin se révèle plus inaccessible, plus intime et secret, comme si un au-delà du visible était encore à découvrir.... écart que seule la mort semble capable de réduire, comme nous le suggèrent les transis de Catherine de Médicis et Henri II réalisés par Germain Pilon et Della Robbia.

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"Transi" de Catherine de Médicis
Oeuvre de Della Robbia (vres 1460), musée du Louvre
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Vénus endormie
Tableau de Giorgione (1510), Gemäldegalerie, Dresden

Ainsi, de manière exemplaire, la « Vénus couchée » de Giorgione a une main posée sur son sexe qu’elle montre et cache à la fois, la « Vénus au miroir » de Vélasquez donne à voir tout le dos de son corps et, seulement de façon plus estompée dans le miroir, le reflet de son visage, ainsi qu’une esquisse du reste de son corps...
Quant à la célèbre « Origine du monde », de Courbet, en montrant sans artifice un ventre et un sexe, ne laisse-t elle pas cependant secret ce que recèlent l’un et l’autre ?

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Le Bain Turc
Tableau de J.-A. Ingres (1862), musée du Louvre

De même, si le nu masculin se détache en relief et en quelque sorte arrête le regard, engageant à un rapport actif au monde, le nu féminin s’inscrit le plus souvent dans la profondeur - d’un paysage, d’un second plan - nous privant d’un « tout voir » immédiat... et qui, parfois installé dans une chambre à coucher, eut plutôt pour fonction d’inciter à la conception !
Ainsi, d’une ?uvre à l’autre, nos regards se font différents : complices, voyeurs, distancés, ou en rapport plus troublant avec le secret du corps...

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L’Homme et la Femme
Tableau de Bonnard (1900)

Bien que, dans des ?uvres plus récentes, elle soit le plus souvent réinterprétée, cette typologie ancienne semble persister au fil des siècles. En atteste, de façon emblématique, l’une des dernières ?uvres qui furent présentées : « l’Homme et la Femme », de Bonnard, datant de 1900, où l’on voit, nus et éloignés l’un de l’autre, un homme, debout, situé à l’avant du tableau et accrochant le regard, et plus en contre- bas, une femme à moitié couchée, qui semble s’enfoncer dans la profondeur du décor, invitant à prolonger le regard au-delà des limites du tableau...

Cet enrichissant détour par l’Art nous a en même temps fait découvrir ce que ces représentations de l’homme et de la femme pouvaient, bien souvent, comporter de traditionnel !
C’est ce que la suite du cycle aura aussi à réinterroger, tout en élargissant, dans bien d’autres domaines, une réflexion plus actuelle sur la différence des genres...

Merci donc à Denis Favennec pour cette première « mise à nu » introductive au nouveau cycle !

Post-Scriptum :

On lira avec intérêt le livre du philosophe François Jullien De l’essence ou du nu (éditions du Seuil, 2005), dont un compte-rendu assez détaillé se trouve ici.


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