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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Texte de la conférence du 5 décembre 2002 – Par Jean Haritschelhar, président de l’Académie de Langue Basque

L’identité basque

 

Introduction

Si l’identité, comme elle se définit normalement, est le caractère permanent et fondamental de quelqu’un, d’un groupe, qui fait son indi­vidualité, sa singula­rité, ce qui le différencie des autres et permet qu’il se reconnaisse comme tel, il ne fait aucun doute que le Basque, en tant qu’être humain, que le peuple basque, en tant que groupe humain, pos­sède une très forte identité reconnue par tous malgré les aléas de la vie politique. Malgré le désir des révolutionnaires de 1789 de supprimer tout ce qui rappelait l’ancien régime, réunissant dès lors le Pays Basque et le Béarn en un seul département, les Basses-Pyrénées devenues depuis Pyrénées-Atlantiques, le Pays Basque, tout comme le Béarn n’en conti­nuent pas moins d’exister.

Tous les jours, soit à la radio nationale, soit dans les différentes chaînes de télé­vision, sont annoncées les températures du Pays Basque et il arrive même que, lors­qu’en plein hiver souffle le vent du Sud, le phénomène soit annoncé pour le Pays Basque, le Béarn et la Bigorre. On n’efface pas d’un trait de plume la toponymie de pays ou de régions.

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Les provinces basques
Carte des sept provinces basques (nord et sud)

Le Pays Basque, vu par les autres.

Le coup d’ ?il extérieur permet d’appréhender « le caractère perma­nent et fon­damental », ou encore « ce qui différencie des autres » et, en conséquence, marque sa singularité. Un des tout premiers témoignages nous est fourni par Aymeric Picaud, pèlerin de Saint-Jacques-de-Com­postelle au XIIe siècle :

« Les Navarrais et les Basques se ressemblent et ont les mêmes caractér­istiques dans leur façon de se nourrir et de se vêtir et dans leur langage, mais les Basques ont le visage plus blanc que les Navarrais. »

Tout est dit dans cette simple phrase qui exprime les “caracté­ristiques” essen­tielles : la nourriture, le vêtement, le langage et enfin l’aspect physique. Après quoi Aymeric Picaud détaillera chacune de ces caractéristiques.

- Vêtement : « Les Navarrais portent des vêtements noirs et courts qui s’ar­rêtent au genou, à la mode écossaise ; ils ont des souliers qu’ils appellent lavar­cas, faits de cuir non préparé et encore muni de poil, qu’ils attachent autour de leurs pieds avec des courroies, mais qui enveloppent seule­ment la plante des pieds laissant le dessus du pied nu. Ils portent des manteaux de laine de cou­leur sombre qui tombent jusqu’au coude, frangés à la façon d’un capuchon et qu’ils appellent saies. »
- Nourriture : « Ces gens sont mal habillés et mangent et boivent mal ; chez les Navarrais, toute la maisonnée, le serviteur comme le maître, la suivante comme la maîtresse, tous ensemble mangent à même la marmite les aliments qui y ont été mélangés et cela avec leurs mains, sans se servir de cuillers et ils boivent dans le même gobelet. Quand on les regarde manger, on croit entendre des porcs dévorer glouton­nement... »
- Langage : « ... en les écoutant parler on croit entendre des chiens aboyer. Leur langue est en effet tout à fait barbare. Ils appellent Dieu Urcia, la mère de Dieu Andrea Maria, le pain orgui, le vin ardum, la viande aragui, le poisson araign, la maison echea, le maître de maison iaona, la maîtresse andrea, l’é­glise eli­cera, le prêtre belaterra, ce qui veut dire belle terre, le blé gari, l’eau uric, le roi ereguia, saint Jacques Jaona domne Jacue. »

Remarquons qu’en dehors de quelques petites erreurs -en particul­ier bela­terra pour le prêtre au lieu de beatierra dérivé du latin presbyter et qui signifie actuellement “enfant de ch ?ur”, le reste du vocabulaire est pratiquement le même à huit siècles de distance, ce qui marque la permanence de la langue basque.

Enfin Aymeric Picaud terminera par l’aspect physique et moral du peuple basque :

« C’est un peuple barbare différent de tous les peuples et par ses coutumes et par sa race, plein de méchanceté, noir de cou­leur, laid de visage, débauché, per­vers, perfide, déloyal, cor­rompu, voluptueux, ivrogne, expert en toutes violences, féroce et sauvage, malhonnête et faux, impie et rude, cruel et querelleur, inapte à tout bon sentiment, dressé à tous les vices et iniquités. »

Tout est dit, avec abondance et peut-être aussi avec quelque ranc ?ur, en souvenir de son passage à travers les Pyrénées, de l’ac­cueil qu’il a reçu, des péages qu’il a payés (déjà ?), toutes choses auxquelles il a fait précédemment allusion.

Mais qu’en est-il, huit siècles plus tard, de ces caractéristiques révélées par Aymeric Picaud ?

Si le Basque pouvait se différencier des autres par le costume, il suffit de prendre une photo de la fin du XIXème siècle pour se rendre compte du change­ment effectué en un siècle. Les Basques ont suivi les modes successives (che­mises Lacoste, polos, tee-shirts pour les garçons, jupes devenues mini-jupes, s’allongeant ou dimi­nuant selon les caprices de la mode pour les filles, s’ha­billant en général comme les garçons avec les tee-shirts ou les jeans) . L’uni­formisation pro­gressive en matière d’habillement frappe les Basques, hommes ou femmes, comme dans le monde entier.

Ce n’est point que les vêtements anciens soient oubliés. Les xamar, mari­pulisa, barneko motxa utilisés par les hommes, les zaia, zaia-azpiko, motto des femmes sont passés au rang des accessoires nécessaires pour les fêtes folklo­riques. Même la san­dale est en train d’être éliminée par les baskets ou les tongs (retour à l’abarca ?) et le béret par la casquette améri­caine, mise à l’envers pour faire plus moderne.

La nourriture permettra peut-être de trouver quelque différence entre le Basque et ses voisins. En fait, là aussi, l’uniformisation accomplit son oeuvre. Les super­marchés existent en Pays Basque, plus particulière­ment dans l’agglo­mération Bayonne-Anglet-Biar­ritz ou sur la côte basque (Saint-Jean-de-Luz, Urrugne, Hendaye) où toutes les grandes marques sont présentes, mais certains se sont implantés en Pays Basque intérieur (Mauléon, Saint-Palais, Haspar­ren, Cambo, Saint-Jean-Pied-de-Port, Baigorri) . Une même source de nourriture, cuisinée peut-être dif­féremment parce que plus aillée ou encore plus épicée (piment) . La bière et le coca cola se boivent au Pays Basque comme partout ailleurs mais le cidre est de retour alors qu’il était la boisson commune au Moyen Âge et, actuellement, les AOC marquent la spécificité : jambon de Bayonne, piment d’Espelette, fromage Ossau-Irati, vin d’Irouléguy.

D’un Pays Basque fermé, tel que le décrit Aymeric Picaud, sem­blable en ce sens à toutes les provinces de France ou d’Espagne, on est passé à un Pays Basque ouvert, un pays sans frontière, accessible à tous, accueillant ainsi que l’indiquent les chiffres du tourisme. Il suffit de voir en été les plages noires de monde aussi bien à Biarritz qu’à Saint-Sébastien qui était la capitale d’été d’Espagne puisque la famille royale venait s’y reposer ; les campings et chambres d’hôte pullulent en Pays Basque intérieur, les piscines y procurent aux estivants les joies de l’eau, tous investissements auxquels il faut ajouter les musées, destinés à l’ac­cueil et à la présentation d’un Pays Basque qui mêle montagne et océan, tourné vers le tourisme qui est un appoint sérieux à l’écono­mie de la région. L’Aymeric Picaud du XIXème siècle ne ferait certai­nement pas le même bilan, d’autant plus que les péages auxquels il est soumis ne sont pas perçus par les Basques comme au XIIème siècle.

La différence fondamentale et ce qui caractérise le Basque c’est essentielle­ment la langue qui, comme je l’ai souligné, n’offre pas tellem­ent de décalage dans son vocabulaire, du moins pour les mots cités par le pèlerin de saint-Jacques.

L’euskara ou basque pose le problème singulier d’une langue pré-indoeurop­éenne, certaine­ment la plus ancienne de l’Europe occidentale, qui conti­nue à vivre alors que toutes les autres ont disparu, laminées par la vague indoeuropéenne et plus particulièrement le latin. L’euskara a su s’adap­ter ; il a adopté des mots en provenance du celte, comme du latin ou des langues voisines telles que l’occi­tan et plus tard le français ou l’espagnol. Il n’a jamais été la langue de l’admi­nistration, les archives de Pampelune étant teintées de latin, de gascon ou de castillan, celles de Bayonne de gascon et de français. Il a été, par contre, la langue de la ruralité, la richesse du vocabulaire de l’a­griculture ou du pastora­lisme en faisant foi. Son accession à l’écrit est relativement tardive qui se marque, en 1545, par l’édition des Lin­guae Vasconum Primitiae (curieu­sement un titre en latin) qui marquent les prémisses de cette langue millénaire.

N’étant pas langue de l’administration, n’ayant donc pas le statut de langue d’état, elle n’a cessé de se dialectaliser au cours des siècles. On compte au moins six principaux dialectes : le souletin, le bas-navarrais et le labourdin en Pays Basque de France, le navarrais, le guipuzcoan et le biscayen en Pays Basque d’Espagne. De plus, elle ne cesse de reculer depuis des siècles, plus par­ticulièrement en Alava et en Navarre, la zone de la rive gauche du Nervion étant hispanique­ment monolingue, alors que si la frontière linguistique s’est mainte­nue en Pays Basque Nord, par contre le mitage se fait dans les gros bourgs du Pays Basque intérieur et la côte labourdine est soumise à la francisation.

Ajoutons que la politique linguistique des gouvernants français et espa­gnols pendant tout le XIXème siècle et la majeure partie du XXème a accentué la débasquisa­tion dans la mesure où l’euskara a été banni de l’é­cole, parfois du catéchisme, pour être relégué au rang de langue de la famille, de l’espace villa­geois avec sa persistance à l’église par les chants et les sermons. Autre facteur de débasquisation : la transmiss­ion fami­liale qui n’a cessé de diminuer dans le courant du XXème siècle, aggravée dans sa deuxième partie par l’entrée de la radio d’a­bord, de la télévision ensuite, dans la grande majorité des foyers, sup­primant parfois l’é­change familial au cours des repas.

Le sursaut.

La prise de conscience du déclin de la langue basque s’est faite dans la deuxième moitié du XXème siècle. Le Basque, en effet, se pense et se dit euskal­dun, c’est-à-dire la racine euskara (langue basque) et le suffixe dun (pos­sesseur). Ainsi le Basque est l’être humain pos­sesseur de la langue basque. Les théories sur la race, en vigueur au XIXème siècle à la suite de Gobineau, encore moins celle de race supé­rieure et infé­rieure consacrée par le colonialisme ne tiennent plus la route, moins encore depuis l’abo­mination des camps de concentra­tion. Le Basque qui se définit basque par sa langue, place celle-ci comme élément pre­mier, essentiel, fon­damental de son identité en tant qu’indi­vidu et en tant que groupe.

Il réagira de manière différente d’un côté et de l’autre de la frontière. En Pays Basque d’Espagne où l’euskara est pourchassé, piétiné, interdit (« Haga el favor de hablar cristiano », disait-on, veuillez parler chrétien, c’est-à-dire espagnol) au temps du franquisme, la langue basque représente un facteur de résistance non négligeable à la dictature. Elle est le signe essentiel de l’apparte­nance à un groupe qui veut exister.

En Pays Basque de France la réaction sera plus tardive. Elle se fera par le tru­chement de Euskaltzaleen Biltzarra (Association des amis de la langue basque) qui reprend vie après la période d’occupa­tion, en 1946. La loi Deixonne (1951) permet, fort timidement, l’in­troduction à l’école des quatre langues dites régionales : le basque, le breton, le catalan et l’occitan. L’association Ikas (Apprendre) est créée en 1959 afin d’appli­quer la loi, susciter les vocations d’ensei­gnants, solliciter les collabo­rations des maires et des directeurs d’é­cole, élaborer des méthodes d’en­seignement ainsi que le matériel scolaire.

Mais la réaction la plus efficace provient du Pays Basque d’Espagne. En effet, des groupes de parents organisent ce que l’on appelle les ikasto­las (écoles en langue basque) parallèles à l’ensei­gnement public ou privé. Ces parents ont décidé que leurs enfants seront enseignés en basque et, de ce fait, l’euskara n’est pas simple­ment un objet d’étude comme une langue étrangère, mais langue d’enseignement pour toutes les matières (mathématiques, histoire, géo­graphie, sciences) .

Ce système avait commencé timidement avant la guerre civile de 1936, il est repris en 1963, en plein franquisme. Pour éviter qu’il ne soit interdit, il se place sous le giron de l’église et le pouvoir fran­quiste ne désirant pas se confronter avec l’église basque ne dira rien de 1963 à 1975 date de la mort de Franco et début d’une ère nou­velle.

À l’imitation du Sud, des parents vont créer la première ikastola maternelle à Bayonne en 1969, date à laquelle est créé le système des iti­nérants dans l’enseignem­ent public. Le basque est officiellement accepté à l’école puisque les iti­nérants sont des enseignants publics rémunérés par l’Education nationale et les ikastolas sont tolé­rées.

Parallèlement, un vaste mouvement euscarophile se manifeste des deux côtés des Pyrénées : les éditions en langue basque se multi­plient, les fêtes de villages réclament le concours des bertsolaris, improvisateurs en langue basque dont l’esprit caustique s’exprime au grand plaisir de la foule attentive. Les représentations théâ­trales attirent du public et les pastorales souletines (variété de théâtre popu­laire psal­modié) connaissent un succès de plus en plus grand. L’élan est donné.

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Jean Haritschelhar

La mort de Franco va changer totalement le paysage politique en Espagne. Trois mois après la mort du dictateur, le gouvernement espa­gnol se réunit à Barcel­one et consacre officiellement les diverses aca­démies, telles l’Académie gali­cienne, l’Institut d’Estudis Catalan et l’A­cadémie de la langue basque Euskalt­zaindia qui devient, par le décret du 26 février 1976 la « Real Academia de la lengua vasca ». Certes, le pouvoir franquiste ne s’était jamais attaqué à l’Aca­démie qui a vécu la période des catacombes de 1936 à 1941, puis celle des pre­mières subventions des diputaciones (équivalent des Conseils généraux) et se structurait petit à petit en passant de 12 aca­démiciens à 18 dans les années 50, puis à 24 dans la décennie 60, mais la pro­tection royale lui a conféré une dimen­sion et une aura nouvelles. Transfrontalière dès son origine, elle conti­nue sur la même voie en rassemblant des académiciens issus des sept provinces du Pays Basque.

La Constitution espagnole, adoptée par référendum en 1978, consacre dans son article 3 l’officialisation des langues parlées dans la péninsule.

Article 3
3-1 Le castillan est la langue officielle de l’Espagne. Tous les Espagnols ont le devoir de la connaître et le droit de l’utili­ser.
3-2 Les autres langues d’Espagne seront officielles aussi dans les respec­tives communautés autonomes en accord avec leurs statuts.
3-3 La richesse des diverses modalités linguistiques d’Espagne est un patrimoine culturel qui sera spécialement l’objet de respect et de pro­tection.

Le statut d’autonomie de la communauté autonome basque, par la loi organique du 18 décembre 1979 confirme dans son article 6 para­graphe 1 l’offi­cialisation de l’euskara, langue propre en Euskadi, ajoute dans son paragraphe 3 que personne ne souffrira de discrimi­nation pour des raisons linguistiques et dans son paragraphe 6 confère à Euskalt­zaindia / Académie de la langue basque le titre d’Institution consulta­tive en ce qui concerne la langue. À son tour, quelques années plus tard, la loi forale de la langue basque en Navarre en fera de même (15 décembre 1986) .

Par suite du transfert de compétences la Communauté autonome basque légi­fère en particulier en matière de culture, de recherche et d’enseignement et, au cours de la première législature, au Parlement de Vitoria, capitale de la Com­munauté auto­nome, est votée la loi de norma­lisation de l’usage de l’euskara (24 novembre 1982) . Cette loi codifie les droits des citoyens et les devoirs de la puissance publique en matière linguistique. Elle prévoit l’utilisation de l’euskara dans les rapports du citoyen avec l’administration y compris la justice, sa place dans l’ensei­gnement, les mass media, les activités profession­nelles, politiques et syndicales et la puissance publique garantit ces droits.

Le ministère de l’Éducation basque prend en charge le système édu­catif et pro­pose trois modèles pour le premier et le second degré :

- le modèle D : enseignement en basque et étude de l’espagnol,
- le modèle B : enseignement bilingue, 50% en basque et 50% en espagnol,
- le modèle A : enseignement en espagnol et étude du basque.

Le modèle D étant celui qui assure le mieux la permanence de l’euskara a la faveur de la très grande majorité des parents puisque pour les maternelles et le pri­maire 96% des enfants en Guipuzcoa, 83% en Biscaye et 77% en Alava, province la plus débasquisée, sont inscrits dans les modèles D et B.

Dans le supérieur (Université du Pays Basque) afin de respecter le bilin­guisme et la liberté de choix des étudiants, les cours sont pro­posés soit en espa­gnol, soit en basque, cette dernière filière couvrant à l’heure actuelle 60% des disciplines.

Le ministère de la Culture, qui a en charge la politique lin­guistique, s’est doté d’un Conseil de la langue destiné à donner son avis sur tous les projets de normalisa­tion de la langue. Il subven­tionne la télévision basque créée en 1982 avec ses deux chaînes, l’une exclusivement en basque, l’autre en espagnol, ainsi que la radio publique. Il subventionne d’autre part les institutions d’alphabétisa­tion des adultes ou de re-bas­quisation, ainsi que la presse quotidienne ― un jour­nal exclusivement en basque ― et la presse hebdomadaire ou les revues en basque. De la même manière, en subventionnant les maisons d’édition le nombre d’ouvrages édités en euskara qui était de 63 en 1970 sous le franquisme est passé à 1500 en 2002.

Ajoutons pour mémoire l’aide apportée au théâtre, au cinéma et au chant.

On ne s’étonnera pas de l’importance de la politique linguistique dans la Com­munauté autonome basque, qui voit croître le nombre de bascophones actifs (plus de 100.000 en quelques années) , les enfants et les jeunes ayant une proportion beau­coup plus grande de basco­phones que les autres classes d’âge. Non seulement la perte de l’euskara est enrayée, mais la basquisation et re-bas­quisation ne fait que s’amplifier et, soulignons-le, elle ne se fait pas au détri­ment de l’espagnol toujours aussi parlé. Le monolingue espagnol diminue au profit d’un bilingue basque/espa­gnol, le monolingue basque n’existant que fort rarement chez les personnes les plus âgées.

Il faut bien reconnaître que le Pays Basque de France fait pâle figure en face du Pays Basque d’Espagne. Cependant des progrès se mani­festent d’année en année.

En maternelle et primaire les modèles D (ikastolas) et B (enseignem­ent public et privé) existent. Au total 22% des enfants scolari­sés suivent les cours de ces deux modèles (10% à peine il y a quelques années) . Actuellement les enseignants des ikastolas sont rémunérés par l’Éducation nationale, ce qui sup­pose une reconnais­sance de ce système éducatif et, depuis la circulaire Savary de 1982, l’enseignement public et l’ensei­gnement privé favorisent le modèle B. Le modèle D se poursuit dans le secondaire (trois collèges à Cambo, Ciboure et Saint-Just-Ibarre et un lycée à Bayonne) . De même le modèle B continue dans quelques col­lèges publics et privés, mais on ne trouve que l’enseignement du basque dans les lycées.

Le basque est enseigné comme deuxième langue dans les uni­versités de Bor­deaux et de Pau. Toutefois un cursus de première langue a été fondé en 1981 à Bayonne par l’Université de Bordeaux III, doté d’un diplôme d’universi­té.

En 1986 ce département devient département interuniversitaire d’é­tudes basques et les diplômes devenus nationaux à partir de 1989 (DEUG, Licence, Maî­trise, Capes, DEA) sont délivrés sous le double sceau des Universités de Pau et de Bordeaux III. Parallèlement l’unité de recherche CNRS-Bordeaux III créée en 1983 obtient désormais le soutien des deux universités et est instal­lée à Bayonne, formant le centre Iker (Chercher) . Il trouvera place dans le futur pôle universitaire bayonnais.

Sur le plan culturel, l’Institut culturel basque fondé au début de la décennie 90 étend son action sur tout le Pays Basque de France en favo­risant la création et impulsant toutes les formes spécifiques de la culture basque (chant, improvi­sation, théâtre, musique, danse, etc...) . Il est, en outre, au service des collectivi­tés locales et reçoit les sub­sides de l’État, de la Région Aquitaine, du Conseil général des Pyré­nées-Atlantiques et du Syndicat intercommunal en faveur de la culture basque qui ras­semble la quasi-totalité des communes du Pays Basque. Dernièrement, l’Institut a eu pour mission de proposer un projet de Conseil de la langue.

En décembre 2000, à la suite de la démarche Pays Basque 2010 lancée en sep­tembre 1992, l’État signe avec les collectivités locales une Convention spécifique pour le Pays Basque dans le cadre des contrats État-Région, conven­tion qui com­porte un volet linguistique portant sur dix points, l’un d’entre eux soutenant le pro­gramme de recherches de l’Académie. C’est là une avancée importante qui, espé­rons-le, se pour­suivra au-delà de 2006, date-butoir actuelle de la Convention.

Même si le Pays Basque de France possède depuis la libération des ondes de 1981, trois radios privées bascophones, le service public n’est à la hauteur ni en radio (1 heure par jour) encore moins à la télévision (6 minutes par jour avec, au maxi­mum, une minute en basque) . Heureuse­ment, un système de relais permet de capter Euskal telebixta dans l’en­semble du Pays Basque de France.

Enfin la comparaison entre les politiques culturelles de l’Espagne et de la France ne tourne pas à l’avantage de la France. En effet, si elle a signé la Charte européenne des langues minoritaires elle ne l’a pas rati­fiée à cause de l’article 2 de la Constitution qui déclare que « la langue de la République est le fran­çais », article appliqué à la lettre par le Conseil d’État ou le Conseil Constitu­tionnel. Un grand chemin reste encore à parcourir avant d’en arriver à l’officia­lisation de l’euskara en France.

Enfin, dernier défi, l’Académie de la langue basque a lancé, dans un congrès tenu à Aranzazu (Guipuzcoa) , le projet d’une langue standard dite eus­kara batua. En plus de trente ans le projet a pris corps : unification de l’ortho­graphe, de la morpho­logie nominale et verbale, études avan­cées pour la syntaxe. Le projet a été favorable­ment accueilli par les écrivains, les journalistes, les intellectuels, les enseignants, le gouverne­ment basque, bref par les forces vives du Pays Basque.

Certes, certains y ont vu une attaque contre les divers dialectes. C’est là une erreur, car l’euskara batua se nourrit des divers dialectes centraux et veut sur­tout représenter une langue commune à tous les Basques et non point la langue unique : nuance importante qui laisse aux dialectes le domaine de la vie privée et confie à l’euskara batua le domaine de la vie publique (administration, mass media, culture, ensei­gnement) avec cependant des dérogations en ces domaines où, par exemple, les maternelles utilisent le dialecte pour progressive­ment passer à l’euskara batua qui sera, à assez brève échéance, le facteur d’union de toute la communauté linguistique basque.

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Drapeau basque
Le drapeau basque, ou Ikurriña

Il ne fait aucun doute que, dans l’esprit des Basques, qu’ils soient du Nord ou du Sud du Pays Basque, la langue qui a traversé des millé­naires, cette langue si origi­nale qui leur est propre est le fondement même de leur identité. C’est ce que Victor Hugo, grand poète vision­naire avait perçu lors de son voyage en Pays Basque avec Juliette Drouet. Il écrivait à Saint-Sébastien le 2 août 1843 :

« Aspect singulier d’ailleurs et digne d’étude. J’a­joute qu’ici un lien secret et profond et que rien n’a pu rompre, unit, même en dépit des traités, ces fron­tières diplomatiques, même en dépit des Pyrénées, ces frontières naturelles, tous les membres de la mysté­rieuse famille basque. Le vieux mot Navarre n’est pas un mot. On naît basque, on parle basque, on vit basque et l’on meurt basque. La langue basque est une patrie, j’ai presque dit une reli­gion. »

L’on permettra au président de l’Académie de la langue basque / Euskalt­zaindia de rendre hommage au grand poète français et de répé­ter avec lui que la langue basque est effectivement sa patrie, comme elle l’est pour de nombreux Basques.

Post-Scriptum :

On trouvera ci-dessous une version imprimable de ce texte (format PDF).

Cette conférence, ainsi que bien d’autres, a été éditée par le Centre Hâ 32 dans un recueil disponible auprès du Centre au prix de 14 ? (16 ? expédié par La Poste).


L’identité basque

Texte de l’intervention de Jean Haritschelar


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