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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Texte de la conférence du 20 mars 2003 – Par Laurent Boyer, professeur de philosophie

La naissance de l’idée de personne, à partir de l’œuvre de Locke

 
Préliminaire

Les réflexions qui suivent sont inspirées du traité de l’identité de John Locke (1694), intitulé Essai sur l’entendement humain, et plus précisément au livre II, cha­pitre 27.1
John Locke

A - Quelques remarques sur la notion d’identité.

Avoir une identité, cela signifie être soi et pas autre chose. Cette définition se reconnaît dans le célèbre principe logique appelé principe d’identité (A = A, qui doit se lire « A est identique à A »). Une chose est elle et pas une autre. L’i­dentité se détermine par une comparaison qui ne donne alors aucune différence.

La simplicité apparente de cette définition masque certaines difficult­és. En effet, pour avoir une identité, il faut rester le même. Or qu’est-ce qui demeure iden­tique en chaque chose pour donner son iden­tité ? Qu’est-ce qui persiste, qui resterait le même sous les chan­gements apparents et qui fonderait cette identité donnée aux choses ?

Étudions la difficulté à travers un exemple : la Garonne. Qu’est-ce qui fait son identité ? Ce n’est pas sa matière, l’eau, car ce n’est jamais la même. Est-ce le creux de son lit ? Si l’on déplaçait ce lit, elle resterait Garonne tant que l’on pourrait l’iden­tifier à l’ancienne. Soit, mais peut-on sérieusement continuer à reconnaître la Garonne, si le lit se déplace tant qu’elle se jette à présent dans la Manche ? À partir de quelle varia­tion de lieu, l’identité disparaît ?

De plus, si l’identité se fonde sur le lieu, la Garonne est le creux de son lit. Elle n’est alors qu’une abstraction, une forme : un espace. L’eau située ailleurs n’est pas la Garonne, mais jetée dans le lit, elle le devien­drait. Est-ce toujours la Garonne si, dans le même lit, il se met à couler du vin ?

Toute ces questions visent à montrer la difficulté à cerner ce qui permet d’at­tribuer une identité aux choses.

La tradition scolastique avait résolu le problème par l’idée de sub­stance : ce qui demeure, c’est la substance. Elle correspond à ce qui existe sous les apparences et les accidents. Elle seule donne l’i­dentité. Mais la substance a l’inconv­énient d’être au-delà du sensible, elle ne peut être connue concrètement bien qu’elle soit en permanence sous nos yeux. La Garonne n’est qu’une apparence d’une substance ou de la conjonction de plusieurs. L’idée de sub­stance permettra aussi de fonder notre identité personnelle. Nous sommes nous-mêmes car nous sommes formés d’une substance indi­viduelle : notre âme.

La volonté de Locke sera de fonder la notion d’identité person­nelle en reje­tant l’idée de substance, qu’elle soit corporelle ou spiri­tuelle. Le défi est alors d’ex­pliquer pourquoi nous pouvons affirmer que nous sommes la même per­sonne, sans s’ap­puyer sur la permanence d’une même chose (la substance). En même temps, il s’agit de conserver les avantages moraux et juridiques de l’âme (la liberté et la responsabi­lité) mais sans elle.

B - Une personne sans âme : la conscience de soi comme support de l’identité personnelle.

Il y a pour Locke, trois niveaux où se réalise l’identité : les corps matériels, les êtres vivants et les personnes

Passons rapidement sur les corps physiques : avoir une identité est donnée par l’existence en un lieu et un temps. Dans les corps composés, c’est le nombre d’a­tomes qui décide du même.

Le plus intéressant est la séparation qu’établit Locke entre les indivi­dus humains (biologique), les personnes et les âmes.

Pour les êtres vivants, dont l’humain, l’identité est déterminée par l’organisat­ion de la vie. L’identité humaine est de même forme que celle de la plante. Elle est donnée par l’organisme. Ainsi, Hélio­gabale sous forme de porc n’a pas identité humaine, alors qu’il est la personne Héliogabale. Pareillement, l’âme de Socrate sous deux corps différents ne donne pas non plus la même identité bio­logique, ni néces­sairement la même identité personnelle. Mais alors, sur quoi se bâtit l’identité per­sonnelle si ce n’est ni sur notre corps, ni sur notre âme ?

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Frontispice
An Essay concerning Human Understanding (frontispice de l’édition de 1690)

Dans le ch.27, §9, du livre 2, de l’Essai sur l’entendement humain, Locke fait apparaître le mot « consciousness » qui signifie la représenta­tion de soi comme le même, comme identique. C’est sur cette conscious­ness que se fonde l’identité per­sonnelle.

Cette thèse de Locke est annoncée dans son journal du 20 février 1682 : « L’i­dentité des personnes ne réside pas dans le fait d’avoir le même corps fait de mêmes corpuscules, ni, si l’esprit est constitué d’esprits incorpo­rels, dans leur conservation. Mais dans la mémoire et la connaissance du soi passé et de ses propres actions qui est continûment soumise à la conscience d’être la même personne : par où tout homme se possède et s’avoue lui-même. »

Il n’y a donc pas besoin de l’idée de substance - corporelle ou spiri­tuelle - pour penser la personne. Il suffit de se penser comme un même au fil du temps : c’est ce que Locke appelle la conscience. Cette conscience permet à l’esprit d’a­voir le principe d’identité dans sa structure même. Je suis moi (je pense = moi) est la pensée qui s’appelle conscience. L’esprit au sens de fonction, réfléchit sur ses opé­rations mentales et donne alors l’idée de personne. Pour avoir une iden­tité, il faut ramener à l’identique le passé et le présent pour les réunir dans la même personne.

C - Quelques enjeux philosophiques de la thèse de Locke.

Il serait intéressant de voir les conséquences de cette construc­tion de la per­sonne en morale, en droit, théologie et psychologie. Nous ne ferons que tracer quelques traits.

1 / La responsabilité
L’identité personnelle garantit la morale car les actions sont impu­tées à une per­sonne unique : celle qui se sait être elle-même. Les droits et les devoirs, les peines et les récompenses gardent leur sens car il y a une continuité de la per­sonne au fil du temps.

2 / La justice
Elle se rend en s’appuyant sur une vérité qui se joue dans la conscience, en tant que connaissance de soi. Si je ne suis pas cou­pable, il se peut que moi seul le sache. La justice divine jugera en fonction de cette histoire personnelle et la met à jour. « Ce que nous sommes tous doit être mis en plein jour devant le tri­bunal du Christ. » Second épître aux Corinthiens, 4:10

3 / La nature de Dieu
Cette définition de l’identité est-elle compatible avec le dogme de la Tri­nité ? Il est impossible d’être trois personnes en une. Donc seule l’idée de sub­stance semble pouvoir sauver la Trinité : trois per­sonnes séjournent dans la même sub­stance.

4 / La fonction esprit
C’est dans cette faculté de la conscience d’être un esprit, de se réfléchir comme esprit, que se définit la pensée. Elle n’est pas l’éma­nation d’une sub­stance - comme le conçoit Descartes - ni réduite à une pure matière physique. C’est une propriété observable et il importe peu de se questionner sur sa réalité profonde. Les troubles psychologiques sont alors une mauvaise opération de la fonction esprit, un échec dans l’unifi­cation des idées. Or, si l’image de soi pose problème est-ce uniquement un problème de connaissance, un oubli de pen­sées ?
John Locke

Conclusion

Avec Locke, nous voyons apparaître les éléments qui permet­tront de penser l’autonomie, l’autodétermination et le sujet, sans appui théolo­gico-métaphysique. Toutefois, une lec­ture rétrospective nous pousse à remarquer d’abord l’absence de l’autre, dont ni la pré­sence, ni la représentation ne joueraient sur la réalité de la per­sonne.

Ensuite, Locke considère le passé des personnes comme existant objective­ment et il suffirait de s’en ressaisir. Or, ce passé peut être la condition d’une pos­sible crise d’identité, d’une distance trop grande entre la conscience de soi et le soi. Non pas un manque de mémoire mais un passé dont les aspects concrets entraînent la fragmen­tation de soi.

Ces considérations sur les fondations de notre identité invitent à penser deux excès possibles. Le premier, croire en une coïncidence par­faite entre la connais­sance de soi et ce que nous sommes ; cela tuerait l’esprit et le rendrait aussi rigide que l’i­dentité matérielle. Heureuse­ment, nous ne pouvons pas être ce que nous pensons être car nous pen­sons et ce mouvement réflexif change celui que nous sommes.

Le second, un éloignement trop important entre ce que nous sommes et ce que nous pensons être. Cela serait aussi une mort de l’es­prit, incapable de se penser ou de se situer dans une histoire réelle.

Ainsi, notre identité réside dans la faculté de penser, c’est-à-dire d’assem­bler des pensées pour former une unité souple et quelque peu labile ; nous aboutissons alors à une vision qui n’a que l’apparence para­doxale, être soi, pour une personne, c’est être capable de chan­ger, en res­tant la même, c’est-à-dire sans se dissoudre.

§

Cette intervention fut suivie d’une discussion active dont le propos consista à illustrer la question de l’identité personnelle par la présenta­tion de faits concrets expri­mant les difficultés théoriques et pratiques de cette pseudo-évi­dence : nous sommes nous-mêmes. Je tiens à remercier l’association Hâ 32 grâce à laquelle j’ai passé un excellent moment d’é­changes et de réflexion.

Complément : Quelques citations de Locke.

Il nous faut considérer ce que représente la personne, c’est, je pense, un être pensant et intelligent, doué de raison et de réflexion, et qui peut se considérer soi-même comme soi-même, une même chose pensante en différents temps et lieux. Ce qui provient unique­ment de cette conscience qui est inséparable de la pensée, et lui est essentielle à ce qu’il me semble : car il est impossible à quel­qu’un de percevoir sans percevoir aussi qu’il perçoit. Quand nous voyons, enten­dons, sentons par l’odo­rat ou le toucher, éprouvons, méditons ou voulons quelque chose, nous savons que nous le faisons. Il en va toujours ainsi de nos sensations et de nos perceptions pré­sentes : ce par quoi chacun est pour lui-même préci­sément ce qu’il appelle soi, lais­sant pour l’instant de côté la question de savoir si le même soi continue d’exister dans la même substance ou dans plu­sieurs. Car la conscience accompagne toujours la pensée, elle est ce qui fait que chacun est ce qu’il appelle soi et qu’il se distingue de toutes les autres choses pensantes. Mais l’identité personnelle, autrement dit la mêmeté ou le fait pour un être rationnel d’être le même, ne consiste en rien d’autre que cela. L’i­dentité de telle personne s’étend aussi loin que cette conscience peut atteindre rétrospectivement toute action ou pensée passée ; c’est le même soi mainte­nant qu’alors, et le soi qui a exécuté cette action est le même qui, à présent, réfléchit sur elle.

§

Mais un homme saoul et un homme sobre ne sont-ils pas la même per­sonne ? Sinon, pourquoi un homme est-il puni pour ce qu’il a commis quand il était saoul, même s’il n’en a plus eu conscience ensuite ? C’est la même per­sonne dans l’exacte mesure où un homme qui marche et fait d’autres choses encore pendant son sommeil est la même personne et est responsable de tout dommage causé alors. Les lois humaines punissent les deux selon une règle de justice qui s’ac­corde à leur mode de connaissance : ne pouvant dans des cas de ce genre distin­guer avec certitude ce qui est vrai et ce qui est feint, elles ne peuvent admettre comme défense valable l’i­gnorance due à l’i­vresse ou au sommeil.

Car bien que le châtiment soit attaché à la personnalité, et la personn­alité à la conscience, et que peut-être l’ivrogne n’ait pas conscience de ce qu’il a fait, les tribu­naux humains cependant le punissent à bon droit, parce que contre lui il y a la preuve du fait, tandis qu’en sa faveur il ne peut y avoir la preuve du manque de conscience. Mais au jour du jugement Dernier, quand les secrets de tous les c ?urs seront mis à nu, on peut raisonnablement penser que personne ne sera tenu de répondre pour ce dont il n’a pas eu connais­sance ; mais il rece­vra le verdict qui convient, sa seule Conscience l’accusant ou l’excusant.

Bibliographie

John Locke, Essai sur l’entendement humain, livre 2, chapitre 27, §22, pré­senté, tra­duit et commenté par Etienne Balibar, sous le titre : Identité et Dif­férence, l’in­vention de la conscience, Points seuil, 1998.
Une version téléchargeable (en anglais) se trouve sur le site de l’Université de l’Oregon.

Pierre Guenancia, L’identité, in Notions de philosophie T.2, Gallimard,1995

David Hume, Traité de la nature humaine, Livre I, Garnier-Flammarion.

Platon, Le Sophiste, 254e, 257c, ?uvres T2, pp. 316-320, Pléiade, Galli­mard.

Platon, Le Théétète, 152d, 155d, ?uvres T2, pp. 98-103, Pléiade, Galli­mard.

Martin Heidegger, Questions I, Identité et différence, Tel, Gallimard

S. Ferret, Le philosophe et son scalpel, le problème de l’identité person­nelle, Éditions de Minuit, 1993.

Post-Scriptum :

Vous trouverez ci-dessous ce texte sous forme d’un document mis en page et commode pour imprimer (format PDF). Cette conférence, ainsi que bien d’autres, a été éditée par le Centre Hâ 32 dans un recueil disponible sur place au prix de 14 ? (16 ? par la poste).


La naissance de l’idée de personne

Texte de l’intervention de Laurent Boyer, le 20 mars 2003


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