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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Texte de la conférence du 27 février 2003 – par Michel Cahen, historien et chercheur au CEAN

Retour de l’ethnicité ?

 

Y a-t-il aujourd’hui un retour de l’ethnicité ? Ou en parle-t-on plus, dans les médias comme dans les peuples, parce que, bon an, mal an, les droits démocratiques progressent et permettent l’ex­pression de ce qui était auparav­ant tu ou refoulé ? Mais de quoi parle-t-on au juste ? L’ethni­cité est-elle un « prob­lème pour la démo­cratie » ou à l’inverse ne doit-elle pas être appréhen­dée d’a­bord comme un phénomène banal à intégrer dans une perspective de démocrat­ie politique ?

Michel Cahen essaie, au travers d’exemples choisis en France, en Europe comme en Afrique ou ailleurs, d’avan­cer vers une approche non stig­matisante de l’expression des identités et du rap­port de l’individu à la commun­auté.

Introduction

Michel Cahen
En préambule, le terme même d’ethnicité est sujet à discussion. On ne le trouve pas dans les dictionnaires mais il est significatif.
À la question : Y a-t-il un retour de l’ethnicité ? Je réponds, et cela peut sem­bler optimiste au regard de certains épisodes de l’actua­lité : « Non, mais. »

Il faut, en effet, se méfier des « effets loupe » de l’information. Ainsi, par exemple, de la corruption en France. On en parle beau­coup plus qu’autrefois mais il n’est pas certain que, rapportée au Pro­duit Intérieur Brut du pays, elle soit plus répandue. On n’hésite plus à la dénoncer et l’opinion publique exige une éthique politique nou­velle.

De même, on a l’impression à suivre l’actualité, que dans cer­tains pays de l’Est ou d’Afrique, le processus de démocratisation a libéré les tendance à l’eth­nicisme, dans sa version extrémiste. Il faut pourtant, dif­férencier les aspirations légitimes des peuples à affirmer leur identité et ce qu’en font les politiques, déviations et manipu­lations. On peut se demander comment certains chefs de guerre ont pu influencer les mou­vements d’ethnicité vers ces ethnicismes ext­rémistes.

On a pu croire que l’établissement dans des pays nouvellement indépen­dants d’un parti unique traduisait une modération des particul­arismes. En fait, le mono­partisme favorise, le plus souvent, un seul groupe qui se démarque ainsi , à son profit, des autres. Et dans la pra­tique l’expression identitaire réprimée par le parti unique, émerge à nouveau à la première occasion.

1. Quelques définitions

Il faut savoir de quoi l’on parle.
Le terme « ethnie » , sur le plan étymologique , vient du latin chrétien « ethni­cus » qui est issu du grec « ethnicos » qui désigne la nation au sens de la race. C’est un vocabulaire qui est repris vers 1870-1875 comme quasi syno­nyme de « race ».
Le terme « nation » vient du latin « nascor », naître. La nation est l’en­semble des individus nés au même moment au même endroit.
Il peut avoir des sens plus restrictifs comme « la nation des ressortiss­ants fran­çais à Constantinople. »
Par ailleurs, il faut se garder de plaquer des définitions anciennes sur des réali­tés sociales présentes.
Ainsi ce n’est pas parce que les termes « zoulou », « serbe », « wolof », « kabyle » ont une signification ethnique qu’il faut les assi­miler à des phéno­mènes raciaux et dangereux.

Il faut se mettre en garde contre le sens caché de certaines expres­sions. On ne choque pas en employant le terme d’ « ethnie zoulou » alors que « ethnie portu­gaise » étonne. Ce choix de terme reproduit un décalage entre « civilisé » et « sau­vage », héri­tage de la période colonisa­trice.

Il y a des évolutions significatives dans le choix de ces termes, et parfois sur une période courte. En Yougoslavie, le vocabulaire journa­listique est passé des « prob­lèmes de nationalités » de l’ère de Tito et de l’avant 1991 à celui de « conflits inter­ethniques ». L’appa­rition de la guerre et de ses atrocités ayant masqué le carac­tère civi­lisé des popula­tions et donc ayant entraîné une adapta­tion des termes utili­sés.

À ce propos, mon opinion et je peux, bien sur, me tromper est que l’on a fait de l’ethnie la cause de la guerre alors que, à mon sens, la dérive ethniciste d’une identité ethnique est le résultat du proces­sus guerrier.
Il est important de préciser ces définitions car les glissements sémantiques peuvent avoir une influence sur l’analyse d’une situa­tion.

2. Évolutions

Nation, ethnie sont des « faits de conscience identitaires ».
Cette identification vient du sol et non du sang. Elle résulte des pra­tiques sociales qui lui sont attachées et qui permettent l’émer­gence du phénomène identi­taire. Les pratiques sociales existent donc avant l’iden­tité.

Ainsi l’identité peut parfois ne se révéler qu’en confrontation à des éléments nouveaux qui vont lui permettre de se préciser. Au départ le terme de « Bantou », pluriel de « Muntou » signifie simple­ment « être humain » en oppo­sition aux éléments du règne animal ou végétal. Face à l’apparition de l’homme blanc, le Bantou devient « l’homme à peau noire, d’une certaine civili­sation de l’Afrique méri­dionale ».

Dans certains cas les évolutions historiques accentuent les opposit­ions sociales. Pendant la Révolution Française on a distingué le sang rouge révolutionn­aire du sang bleu des aristocrates émigrés.
Mais la responsabilité du sang n’en est pas moins secondaire. Il y a des choix conscients, une volonté d’identification.

Pour Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme, on le devient. »
Dans le même esprit on ne naît pas Basque, on le devient . Il est vrai que, à 95% de probabilité, on appartient alors à une famille d’o­rigine basque.

Les termes d’ethnie et de nation sont pratiquement synonymes mais permettent des nuances. Il y a naissance d’une nation lorsqu’il y a une cristalli­sation identitaire sur une longue durée, tout au long d’un proces­sus historique.
Ainsi des peuples congo, ayant cette conscience dès l’arrivée des Portugais au XV siècle.
Ainsi de la Pologne qui, au delà des remaniements, des décou­pages de fron­tières, des annexions a gardé une identité forte.

On peut décrire la naissance de minorités nationales au sein des nations. Le phénomène beur, en France participe de cette évolution. On pourrait la qualifier d’ethnogénèse. Je dirais que plutôt qu’une identifi­cation d’exclusion ou qu’une déconstruction ethnique il s’agit là d’un processus d’intégration, certes lent, par iden­tification provi­soire.

Un autre exemple de naissance de minorités se rencontre au Mozambique. La population semblait homogène à l’indépendance mais après 25 ans, le groupe du Nord « Macoua », s’est différencié des popu­lations du Sud lorsqu’il a réalisé que tous les pouvoirs et ressources étaient monopolisés par le Sud. Une amélioration du climat économique pourrait renverser cette tendance. Une nation peut paraître telle ou régresser en consciences régionales si le contexte se dégrade. Cette évolut­ion peut se faire sur plusieurs géné­rations.

Les déviations

En France, la définition jacobine de la nation est une « collecti­vité politique de citoyens ».
Nation, État-nation, République, Population, Citoyenneté sont reconnus dans la même entité. Cette conception paraît donc anti-eth­nique mais, en fait, elle cache au contraire une identité ethnique très forte qui refuse les autres. Cela explique le refus par l’État de l’intégrat­ion au service publique des écoles d’im­mersion en langue bre­tonne ou basque. C’est la traduction du pan-nationalisme français. C’est une volonté d’achèvement de la francisation alors que l’on peut très bien imaginer une République de citoyens égaux devant la loi mais conju­guant plusieurs identités.
Par ailleurs, une communauté qui vit bien son appartenance à une nation n’a pas de raison de demander à en être séparée. En France, aux XIX et XX siècles il y a eu échange entre les progrès techniques et sociaux apportés aux communautés pro­vinciales et l’oppression eth­nique qui se traduisait par la pros­cription des patois et langues régio­nales. Cela a fonctionné puisqu’il y avait un bénéfice apparent pour les populations concernées.
Si le Québec ou la Catalogne vivent à peu près bien leur apparte­nance à un ensemble plus vaste c’est que le contexte s’y prête.

Emboîtements d’identités

Chaque individu est caractérisé par différentes identités emboî­tées. On peut ainsi se trouver Basque, femme, ouvrière, catholique.
Suivant les contextes de la vie, l’une ou l’autre de ces identités prend, sou­vent inconsciemment, le pas sur les autres. Pour l’ethno-psychiatre Devereux « si l’on n’est plus que Spartiate ou SS, on est bien près de ne plus être rien du tout. » Quand une des identités pré­domine les autres au point de les étouffer, l’individu risque la dispa­rition phy­sique ou sociale.

Il y a des emboîtements d’ethno-identités : on peut se dire Basque, Fran­çais, Européen.
La super-identité britannique recouvre les identités anglaise, écos­saise, gal­loise.

Influence des facteurs socio-économiques

Souvent les problèmes socio-économiques sont à l’origine ou accen­tuent les problèmes identitaires.

Au Sénégal, la crise économique a fait apparaître les dissensions de Casamance. Dans la fin des années 70 et début 80 les paysans wolof du Nord du pays, chassés par la sécheresse du Sahel, ont voulu s’installer dans le Sud, en Casamance. Dans un contexte favorable cela se serait sans doute passé sans heurts. La crise sévissant les populations autoch­tones ont agressé les nouveaux arrivants. Il est à noter que le vil­lage du Club Méditerranée du Cap Skirring voisin n’a pas été inquiété. Il était pour­tant emblématique d’une forme d’impé­rialisme mais dif­férente.

En Côte d’Ivoire, récemment, la crise du cacao a radicalisé les prob­lèmes pré­existants. La disparition de la Caisse de Stabilisation du Cacao, l’ouverture à une éco­nomie ultra libérale ont entraîné un effondrement des cours. Les Ivoi­riens de souche, brutalement appau­vris, s’en sont pris aux populations issues des pays voi­sins et ayant émigré naguère pour profiter de l’expansion écono­mique.
En Yougoslavie, la pluralité ethnique n’était pas un problème insur­montable au départ. Premier pays de l’Est à adhérer au FMI en 1971 la fédération vit l’effon­drement rapide des systèmes d’auto­gestion ouvrière mis en place autre­fois par Tito. La soumission à des critères marchands de plus en plus marqués entraîna un décalage sans cesse plus évident entre républiques riches et répu­bliques pauvres. Était, par exemple, favorisée la Croatie, car la côte dalmate drainait un flot tou­ristique dont ne bénéficiait pas les zones de l’inté­rieur. La redistribution des richesses se faisant mal, le pro­cessus de transformation des bureau­crates communistes en notabili­tés néo-bourgeoises ont accentué les sen­timents d’appartenance iden­titaires. Dès avant 1991 un référendum révélait que 10% seulement des citoyens se définissaient prioritaire­ment comme Yougo­slaves. La grande majorité mettait en avant son apparte­nance au groupe eth­nique serbe ou croate, slovène, monténégrin, koso­var, macédonien.

Lors de l’éclatement de la fédération on a opposé d’emblée l’autodéterminat­ion des états et les nationalités. Or les découpages administra­tifs préexistants que l’on a voulu garder ne correspondaient pas à la distribution des nationalités. Les Serbes étaient présents majori­tairement ou minoritairement dans cinq répu­bliques. Il y avait des ethnies minori­taires mal placées qui pou­vaient être majo­ritaires dans une région précise avec dans leur enclave d’autres minorités majo­ritaires un peu plus loin. Cela explique les tentatives d’éradica­tion, de purifica­tion, que l’on a déplorées. C’est le cas de la Krajina à majo­rité serbe, en Croa­tie, avec une minorité croate. Au total la non prise en compte de l’ethnicité dans une perspective démo­cratique au temps du parti unique est une des causes du conflit.

Comme on l’a vu pour le cas de la France, l’oppression des cultures a été permise par le progrès social. Exemple aussi de l’Al­sace se considé­rant comme fran­çaise dès la fin du XVIIIème siècle.
En Afrique l’État est rarement socialement promouvant. Si l’ethno-clien­télisme qui le compensait ne fonctionne plus, cet État est considéré comme étran­ger. Il pro­voque une révolte « sociale de facture ethnique ». Les popula­tions se regroupent suivant les lignes de clivage disponibles : religion, caste, ethnie.

La mondialisation

On peut se demander si la tendance à la mondialisation cor­respond à la fin des identités locales.
Il faut nuancer.
La globalisation tend à uniformiser la déréglementation mais les applica­tions diffèrent suivant les pays et ce n’est pas une délégalisa­tion. Elle peut aussi bien affai­blir que vivifier les identités.
Si le capitalisme financier ne se soucie pas des contingences locales et ne s’in­téresse qu’à la bonne gestion des entreprises dont il tire ses revenus, le capi­talisme industriel, lui, est soumis à ces parti­cularités locales de production et de commercia­lisation. La mondiali­sation aveugle peut donc provoquer des réveils identitaires si elle néglige par trop ces facteurs de régions. L’internationalisation qui accroît les échanges et la connaissance entre les peuples est au contraire fac­teur d’ouverture.
Les relations plus étroites entre les nations n’interdisent pas le res­pect identi­taire.
Cela se conjugue à la faillite de l’État central en tant que moteur du progrès social et le retour aux traditions protectrices. S’il a perdu l’espoir que le pouvoir central apportera une existence meilleure à ses propres enfants comme il a amélioré le sort de la génération pré­cédente, l’indi­vidu ou le groupe demandera à vivre au pays, à déci­der localement, à revenir aux valeurs du passé. C’est ce qui fait le succès du parti Chasse Pêche Nature et Traditions.

Conclusions

Je n’ai pas une vision péjorative de l’ethnicité. L’expression identi­taire cor­respond, en général, à une vitalité démocratique. Ce n’est pas un enfermement iden­titaire systématique.
Une image en est donnée avec le Festival de Musique de St Jean d’Arrosa, au pays basque. C’est un évènement organisé par un mouvem­ent nationaliste mais non extrémiste. Son mot d’ordre est « Le Rock des peuples contre la World Com­pany » . Il encourage des ren­contres à l’échelle universelle.
L’ethnicisme apparaît dans des conditions particulières. Ainsi les Tchétc­hènes ne sont pas actuellement extrémistes mais si les états démo­cratiques ne réagissent pas devant leur génocide, ils pourront devenir wahhabites, ce qu’ils ne sont pas.
Il faut tenir compte des droits identitaires mais la revendication du » droit à la différence » est discutable. C’est un vocabulaire de vaincu, qui place le revendica­teur en reconnaissance de différence par rapport à la normale. Il peut dévier vers une dif­férence du droit de l’individu, évo­luer vers une réglementa­tion spéciale, contraire à l’égalité.
Égalité devant la loi ne signifie pas uniformité devant la loi.
En luttant pour l’égalité on défend la diversité et non l’inverse.
C’est le ressenti qui fait l’ethnie. On se reconnaît en quelque chose. C’est une démarche personnelle, individuelle. Il est antidémo­cratique d’être désigné en tant que tel. Et souvent la définition exté­rieure est dif­férente de celle que l’on ressent soi-même.

Bibliographie - publications de Michel Cahen

La nationalisation du monde (L’Harmattan, 2000), Europe, Afrique, l’identité dans la démocratie : La mondialisation ne signifie nullement la fin des nations et ethnies mais, à l’inverse, en les remaniant, les institue en objet potentiel porteur de subversion.

Ethnicité politique : pour une lecture réaliste de l’identité (L’Harmattan, 1994)

Post-Scriptum :

On trouvera dans le document ci-dessous un version imprimable de cette conférence. Cette conférence, ainsi que bien d’autres, a été publiée dans un recueil disponible auprès du Centre Hâ 32 au prix de 14 ? (16 ? expédié par la poste).


Retour de l’ethnicité ?

Texte complet de la conférence de Michel Cahen


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