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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Texte de conférence du 21 janvier 1999 – Par Jean Lambert, anthropologue

La fonction du conflit dans les faits religieux

 
Avant-propos

La question que vous m’avez posée sur le conflit dans les faits reli­gieux, je l’ai saisie parce qu’il m’a semblé, depuis que je travaille sur les monothéismes méditerra­néens, qu’effectivement ils vivent du conflit, ils vivent de leurs conflits - comme peut-être tous les faits religieux - ou du moins on peut penser que le conflit est constitutif du fait religieux.

La guerre du dieu tutélaire

En tout cas, en Méditerranée, la guerre du dieu est une structure lit­téraire très ancienne, pas seulement sémitique. Ce fait que lorsqu’un roi ou un chef est menacé par des ennemis, il va faire une grande invocation à son dieu tutélaire, qu’il s’agisse de Pharaon, de la Syrie babylonienne ou des Sémites proprement dits. On a ce module dans des champs cultu­rels assez variés.
Alors le dieu va intervenir, et par une série de grêles de pierre, de flèches…, qu’importe ce que dit le texte, bref de miracles, sans combattre véri­tablement, les ennemis vont être mis en déroute et une paix sou­daine va s’instal­ler. Donc une structure très ancienne dans les textes reli­gieux du Proche Orient ancien.

Des dieux, des peuples, des héros qui se battent

Cette idée de guerre, j’élargis tout de suite la notion de conflit à sa forme vio­lente, est aussi une structure fréquente dans les textes religieux indo-euro­péens, c’est à dire dans les traditions religieuses qui vont de l’Inde jusqu’en Islande, de la Médi­terranée jusqu’en Scandinavie, et qui rassemblent d’un point de vue linguistique, mais culturel aussi, la plu­part des pays d’Europe (à part la Turquie, la Hongrie et le Pays basque, qui n’ont pas de structure indo-euro­péenne au moins du point de vue linguistique).
Là aussi, j’y reviendrai, les grandes traditions religieuses de l’Inde, de l’Allem­agne, de la Scandinavie, de la Grèce, de Rome, mettent tou­jours en scène, non seule­ment des dieux qui se battent, mais aussi des peuples qui se battent, des héros qui se battent, avec, au terme, on a l’impression, un objectif qui est quand même la paix sociale entre les dif­férentes composantes de la société, afin de parvenir à une situa­tion plus durable.
Donc le conflit, et sa forme violente, la guerre, c’est quelque chose qui est connecté au fait religieux, c’est certain.

Une mise en forme des conflits

Je précise tout de suite que ma position sur le conflit proprement dit n’est pas du tout une position moraliste. Je crois que le conflit est bon, nécessaire, nécessaire pour être dépassé peut-être aussi. Rien de plus grave, on le sait dans beaucoup de champs disciplinaires des sciences humaines, qu’un conflit qui ne sortirait pas, qui ne pourrait pas s’ex­primer.
Le problème, c’est comment un conflit peut-il se mettre en forme, trouver sa mise en forme, trouver l’espace pour se théâtraliser, se dramatiser, bref se jouer, se construire, pour ensuite, éventuellement, être déconstruit. Il me semble que les espaces littéraires, les textes, sont des lieux où les conflits vont être mis en forme.

Un germe d’exclusion

Maintenant, je disais, le conflit me paraît une caractéristique spéci­fique des monothéismes. Ils vivent de leurs conflits, se nourrissent de leurs conflits. Dans le fond, on pourrait dire que cela est issu directe­ment de la notion même de dieu unique. Le dieu unique, ce n’est pas le fait qu’il soit un, c’est le fait qu’il soit exclusif.

Un monothéisme se caractérise, en tout cas après le second Isaïe, par l’idée que ce n’est pas l’unicité du dieu qui est sa définition, c’est l’exclu­sivité de ce dieu, à l’ex­clusion de tous les autres, et donc il y a dans cette affirmation même un germe d’ex­clusion, de conflit, avec les voisins bien sûr.

Conflit externe et conflit interne

Alors, j’essayerai d’analyser et de dire rapidement comment je vois la situation du conflit. Je distinguerai en fait deux types de conflit : un conflit interne et un conflit externe. Le conflit externe entre les mono­théismes, le fait que les mono­théismes se battent, me paraît comme une de leurs propriétés. Les trois qui nous intéressent principalement se battent entre eux et, je crois, vivent de ce combat, donc du conflit externe.

J’essayerai d’analyser un autre type de conflit, interne à chacun d’eux, d’une toute autre nature, un conflit de type spirituel, entre ce que j’appellerai leur dimen­sion idéologique ou religieuse – je prie de m’ex­cuser du vocabulaire ceux d’entre vous qui tenez à ce mot, mais je ne tiens pas au mot « religieux » que je considère comme équivalent à « idéologique » – et leur aspect que j’ap­pelle prophétique ou spirituel, qui est tout à fait autre chose.

Autrement dit, je voudrais essayer d’expliquer qu’en tant que reli­gions, nos monothéismes se battent, ils n’ont fait à peu près que ça depuis l’origine. En tant que prophétisme, ils se déconstruisent comme religion, et là, ils devraient se rappro­cher.

Pour lire la suite de cette conférence et les extraits du débat, veuillez cliquer ci-dessous (document au format PDF).

Post-Scriptum :

Jean Lambert est philosophe de formation, actuellement ensei­gnant-cher­cheur au Centre d’Études Interdiscipli­naires des Faits Religieux, au sein de l’EHESS. Il enseigne également dans le cadre de l’IUFM de Versailles, ainsi que dans les universités de Bordeaux, Bey­routh, Fribourg et Tunis.

On pourra lire par ailleurs ses réflexions sur la violence et le sacré.



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