Centre Culturel Hâ 32
Accueil Qui sommes-nous ? Annonces

Navigation

[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Résumé de conférence du 22 mai 2003 – Avec Rachid Benzine, écrivain

À propos de l’identité musulmane

 

Introduction : quelques postulats à propos de l’Islam

Y a-t-il une ou plusieurs identités musulmanes ? Comment cela s’articule-t-il avec le Coran ? Afin de « dépolluer » nos concepts, nous devrons distinguer au moins trois niveaux de rapport à l’Islam.
- Le premier niveau est relatif au texte coranique et aux traditions prophé­tiques (les paroles du prophète qui ne sont pas incluses dans le texte coranique). Ce sont les éléments de base de l’Islam.
- Le second niveau est formé par l’interprétation de ces textes, soit encore : pensée, mystique, théologie, philosophie, jurisprudence.
- Le troisième niveau est relatif à la mise en pratique de ces textes, soit encore : des considérations sociales et politiques.

À propos du texte coranique


Pour définir l’Islam, il y a trois éléments importants :
- le Coran et les traditions prophétiques, les faits et dits du prophète Moham­med,
- ensuite l’interprétation de ces textes conduisant à la jurisprudence, à la philosop­hie et à la mystique ;
- enfin la mise en pratique sociale et politique de ces inter­prétations, du VIIème siècle au XXIème siècle, du Maroc à l’Indonésie.
Le Coran est considéré par les musulmans comme la Parole de Dieu descendue « en direct » et avec les mots exacts de celle-ci, formulée dans l’arabe le plus pur, et non pas comme texte inspiré. Mais le milieu social, le contexte historique de la révé­lation et les usages linguistiques se reflètent immanquable­ment dans le contenu, dans le style et dans la langue du texte coranique, contexte de la révéla­tion. Le Coran est donc un message à la fois « descendant » de Dieu et « dépen­dant » des règles du monde qui l’a vu naître, c’est-à-dire des structures économiques, sociales et histo­riques de l’époque de la révélation. Sans la connaissance de ce monde il n’y a pas d’accès possible au texte lui-même. En opposi­tion avec l’orthodoxie qui serait tentée d’éloigner le Coran de son lieu de naissance pour lui donner un caractère universel et intemporel, je pense que croire en l’éternité du Coran ne dispense pas de comprendre son cadre.
Par ailleurs le Coran a une pertinence intemporelle et universelle, mais pour la comprendre il faut la dégager du commentaire.
Dieu ne peut entrer dans le temps historique sans un temps par où entrer ; ce temps, ce fut l’histoire très particulière du Hedjaz au VIIème siècle. Nous trou­vons une marque de cette histoire par la simple men­tion des versets « médi­nois » et « mec­quois » - origine géographique, donc, ainsi que dans les versets « abrogés » et « abro­geants » - indication temporelle. Enfin, la révélation du texte coranique au Prophète a une durée qu’on estime à 22 ou 23 ans, ce qui est long.
Aucune lecture n’est innocente, aucun discours n’est innocent, aucune interpré­tation n’est innocente. Quand on me dit « Dieu a dit que », je réponds « c’est vous qui le dites ». Utiliser le « Dieu a dit », c’est une très lourde res­ponsabilité, c’est utili­ser le texte comme prétexte, pré­texte à tout et surtout à l’a­narchie.
Le texte coranique est le résultat d’un dialectique entre révélation et réalité.
Comment communiquent l’univers du texte et l’univers du lecteur ? En s’inspi­rant de Jacobson on peut dire que le message coranique est un acte de communica­tion comportant six éléments :
- le message coranique,
- l’expéditeur : Dieu,
- le destinataire ou récepteur : le prophète,
- le contact via la révélation,
- le code de cette communication : l’arabe,
- le contexte : l’Arabie du VIIème siècle.
L’orthodoxie craint que l’approche historique confine la Parole de Dieu à une époque particulière et l’invalide pour notre époque ; au contraire, je pense qu’il faut contextualiser le texte afin qu’il puisse être reçu, décodé et interprété. Ce travail de décodage, c’est l’herméneutique.

L’herméneutique

Qui interprète un texte, et dans quel intérêt ? C’est la théorie de l’interprétation qui vise à répondre à cette question fondamentale.
De manière étymologique, l’herméneutique fait référence à l’action d’Her­mès messager des dieux auprès des hommes, chargé de réduire le fossé entre les uns et les autres. Aujourd’hui, l’herméneutique c’est l’exa­men de la relation entre le texte et le lecteur.
Une expérience permet de mieux se rendre compte du travail de l’herméneut­ique : lisons un livre à deux jours d’intervalle. Entre les deux lectures, on voit des choses différentes, et pourtant ce sont les mêmes lettres. Le regard a changé, montrant que la compréhension d’un texte n’est pas automatique – d’ailleurs, avant la lecture le texte n’a aucune réalité pour le lecteur. La relec­ture montre que la lecture n’est ni neutre ni objective, les grilles de lecture évo­luant constamment.
Il nous faut donc réfléchir doublement : comment comprendre le texte, et quels sont les facteurs influant sur la compréhension. On peut distinguer, dans la lecture du texte coranique, des aspects :
- mentaux
- ontologiques
- scientifiques
- sociologiques
- existentiels
- phénoménologiques
- théologiques
Puis il nous faut interpréter, ce qui nécessite de connaître l’auteur (diffi­cile en ce qui concerne le Coran), les préjugés de l’interprète (le lec­teur a un bagage) et la langue de transmission (l’arabe classique).

L’identité

C’est ainsi que l’identité musulmane va être plurielle puisque les lecteurs du Coran ont des lectures biaisées dès le départ par leur propre questionnement : on cherche les versets qui nous arrangent ! Ce qui fait notre identité, c’est la famille, le contexte, les rencontres, les informa­tions, les idéolo­gies.
Il faut distinguer le sens (ce que dit le texte) et la signification (ce qui est com­pris du texte, et qui évolue avec le lecteur et son contexte).
Est-il alors possible de ne pas plaquer sa propre grille de lecture sur le texte ?
Moi, Rachid Benzine, je ne peux pas parler au nom de l’Islam. Ma lecture du texte est influencée par mon histoire, mes amitiés avec des chrétiens, des juifs. Ce n’est pas du relativisme : reconnaître qu’il existe de multiples interpré­tations n’em­pêche pas de poser le front par terre. Au contraire, c’est en remet­tant en cause nos préjugés que nous ne ferons pas dire au texte ce qu’il ne dit pas. Comme aucun discours et aucune interprétation ne sont innocents, il n’existe pas d’interprétation absolue.

L’Islam en guise de conclusion

L’orthodoxie est une construction humaine, qui dit ce qu’il faut croire, com­ment si rien ne s’était passé auparavant.
L’Islam, le texte coranique n’ont pas besoin d’être défendus, seule­ment d’être compris. Il faut lais­ser le texte tranquille. Il a besoin qu’on ne lui fasse pas violence en l’utilisant à tort et à travers. D’accord pour une herméneu­tique d’émancipation. Mais si on utilise le texte à des fins politiques, c’est autre chose. Dans l’histoire de l’Islam, on voit que le texte a été au centre de luttes, et que celui qui acquiert le texte acquiert l’autorité… et l’autorité fait toujours l’objet de luttes !
Pour terminer, je peux dire que « interprétation en dit plus sur toi que sur le texte » !

Débat avec l’assistance et avec Tareq Oubrou,
Recteur de la mosquée de Bordeaux

Intervention de Tareq Oubrou.
L’accès au texte coranique nécessite des outils. Il est dangereux de mélan­ger deux sacralités (le texte et la pratique). Il y a deux manières de lire le texte : la démarche rituelle, liturgique qui est un acte de prière, et la démarche de compréhens­ion qui nécessite des compétences. Le texte lui-même possède des aspects à la fois faciles et difficiles, simples et pro­fonds ; il faut s’y immiscer. Ainsi, le thème de l’unicité de Dieu est évident, immédiat mais il peut mener à des démarches ardues (le sou­fisme, par exemple).
On trouve aussi deux types de textes dans le Coran :
- les textes paradigmatiques, qui sont transculturels, universels, à propos de la justice, de la paix, etc.
- les textes circonstanciels, à propos des conflits, des pratiques, etc.
Dans l’esprit du Coran le combat doit être compris en faveur de la paix ; pour­tant, le Coran a été révélé dans un contexte d’intolérance et de guerre. Si on veut interpréter un verset, il faut connaître son statut ; et même des versets cir­constanciels peuvent comporter des enseignements.

Pratiquez-vous dialogue interreligieux ?
Réponse de Rachid Benzine.
Quand je dialogue avec Christian Delorme, prêtre de son état, j’accepte que l’É­vangile soit la Parole de Dieu pour lui, même si ce n’est pas le cas pour moi. J’y trouve des passages que je trouve très durs, mais je pense qu’on n’a pas le droit de dénier la croyance de l’autre.
Et si on ne peut pas discuter sur une table on change de table. Pour dialo­guer il faut un minimum de respect et de tolérance de part et d’autre.

Sur quoi s’appuient les condamnations et anathèmes ?
Réponse de Rachid Benzine.
Les condamnations que l’on trouve dans le Coran sont relatives aux cir­constances de la révélation. Pour interpréter de tels passages, il faut posséder des clés de lectures ; la fraternité donne de telles clés mais il y en a d’autres.
Qui interprète et dans quelle intention ? La compréhension d’un texte n’est pas une activité automatique. Pour comprendre un texte, il faut le recréer pour qu’il existe pour nous, pour que sa réalité existe pour nous. D’autre part nous ne lisons jamais un texte de façon objective ou neutre. Il faut réfléchir à notre façon de com­prendre le texte, ensuite à ce que nous en comprenons, et enfin aux différents fac­teurs qui vont conditionner notre compréhension. Nous utilisons tous le texte comme prétexte.
Voilà les enjeux d’une pluralité de lectures du texte coranique. Votre lan­gage, votre propre histoire et votre éducation vont conditionner votre lecture et votre compréhension du texte coranique. C’est pourquoi vous ne pouvez pas dire : « Je sais ce qu’est l’Islam, l’Islam dit, l’Islam c’est ceci, c’est cela. » Ton interprétation en dit beaucoup plus sur toi que sur le texte. Alors ce que je vous ai dit ce soir, prenez-le simplement comme l’interprétation de Richard Benzine.

Quelle est la part de la tolérance dans le Coran ?
Il faut savoir qu’il y a dans le Coran deux types de texte : les textes princi­piels, paradigmatiques, anhistoriques, transcultu­rels, qu’il faut lire dans l’ab­solu, comme l’appel à la paix, l’appel à la justice, à ne pas exer­cer de contrainte en matière de reli­gion. Et puis il y a les versets cir­constanciels. Par exemple, les versets qui appellent au combat se réfèrent à une défense contre ceux qui vou­laient éradiquer la communauté isla­mique nais­sante, des polythéistes qui com­battaient les musulmans dans une situation parti­culière. Donc il faut d’abord chercher le statut du ver­set. À l’origine, la tolé­rance est inscrite dans la géné­tique coranique.

Quelle est la pratique du musulman de base avec le Coran et avec les commentaires ? Pour un laïc musulman, existe-t-il l’équivalent de nos études bibliques ?
Réponse de Tareq Obrou : c’est une aberration que de mélanger la sacralité du texte et la sacralité de l’interprétation. Pour un musulman il y a deux approches du Coran : pour la majorité des musulmans qui ne peuvent pas lire l’arabe, la lec­ture, la récitation du Coran est une acte de prière. Il y a des passages très simples, des récits, des affirmations comme celle de l’unicité, pour lesquels l’interprétation de pose pas de problème. Pour le reste, il y a une deuxième approche : l’interprétation.
Est-ce qu’en France, l’Islam s’orientera vers une solution à la turque (la récitat­ion du Coran en langue turque) ? Chacun de nous a des clés de lecture. À Bordeaux, les prêches du Recteur sont proposés en partie en arabe et en partie en fran­çais, mais il peut en être autrement ailleurs. C’est une leçon d’humilité qu’il faut retirer de tout cela.

Bibliographie

Farid Esack, Rachid Benzine, Jean-Louis Bour : Coran, mode d’emploi, Albin Michel (2004)

Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’Islam, Albin Michel, (2004)

Rachid Benzine, Christian Delorme : Nous avons tant de choses à nous dire : Pour un vrai dialogue entre chrétiens et musulmans, Albin Michel (1998)

et quelques liens sur Internet présentant Rachid Benzine :
http://www.yabiladi.com/article-cul...
http://www.telquel-online.com/128/s...
http://www.oumma.com/article.php3?i...

Post-Scriptum :

Rachid Benzine est chercheur en herméneutique coranique et écrivain.

Pour une lecture plus confortable et un bon support à votre réflexion, le Centre Hâ 32 a publié le recueil des conférences du cycle « Identités ». Vous pouvez commander ce livre directement au près du Centre pour la somme de 16€ (port compris).


À propos de l’identité musulmane

Résumé de la conférence et du débat du 22 mai 2003 avec Rachid Benzine


Retour au sommaire