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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Texte de la conférence du 12 juin 2003 – par Danièle Hervieu-Léger, sociologue

La religion en miettes

 

Un éparpillement des identités religieuses ?

Dans cette réflexion sur les identités, je ne peux vous apporter que l’éclairage d’une sociologue, non pas du théologien, non pas de l’acteur religieux lui-même qui a des choses à dire sur le sujet, mais un point de vue de sociologue des religions. Donc, un point de vue qui s’intéresse par définition à la dimension sociale, collective de ces phénomènes d’identités et qui tente de les placer au regard des évolutions de la modernité.
Le titre de la conférence reprend celui d’un ouvrage publié en 2001 qui porte sur la prolifération des nouveaux groupes religieux. Je voudrais surtout ici resituer un parcours de réflexion sur la modernité religieuse. Je peux vous proposer une « vue cavalière » de ce que l’on peut appeler d’un point de vue sociologique « la modernité religieuse » pour vous proposer un cadre général de réflexion sociolo­gique sur le problèmes des identités.

Un schéma ancien : la modernité contre les religions

Il faut, pour introduire ce parcours, remonter un peu en amont et replacer le problème tel qu’il pouvait se poser il y a trente ou quarante ans. Le sociologue, alors, déclinait immanquablement une théorie de la sécularisation, sur la manière dont les sociétés modernes repoussent la religion à la périphérie, sur la manière dont les sociétés modernes se sont progressivement défaites de l’emprise des institutions reli­gieuses, ont constitué une culture séculière qui ne fait plus référence à des normes transcendantes... Donc, on peut dire que toute la réflexion sur la modernité reli­gieuse a eu pour point de départ cette problématique de la « perte religieuse » des sociétés modernes ; pourquoi, au fond, la religion a-t-elle été pensée comme antino­mique de la modernité.

Elle a été pensée comme antinomique de la modernité à partir de trois traits principaux de la modernité. Premier trait, la modernité se caractérise par l’envahissement de la rationalité instrumentale, la rationalité scientifique et technique dans tous les aspects de notre vie. Deuxième trait, la modernité occidentale -car la modernité n’a pas émergé partout, mais dans une aire très spécifique- se caractérise encore plus fondamentalement par l’affirmation du sujet autonome, c’est-à-dire l’affirmation autonome du sujet citoyen capable de trouver en lui-même les appréciations concer­nant le bien, le mal, le vrai, la capacité à déterminer le sens qu’il veut donner à l’histoire de la société dans laquelle il vit. Et il est bien évident que cette affirmation de l’autonomie a à voir avec le façonnement juif d’abord, mais surtout chrétien des sociétés occidentales. Et enfin, spécialisation des institutions : nous sommes des sociétés dans lesquelles les différentes sphères de l’activité humaine sont séparées, c’est-à-dire que le domestique et l’économique sont séparés, le politique et le religieux sont séparés, l’art, la culture, la religion correspondent à des sphères qui ont leurs règles de fonctionnement propres. Bien entendu, il y a des rapports entre tout ça, mais nous postulons que nous nous situons dans ces sphères avec des investissements qui sont de nature différente.

Ceci est très important pour comprendre pourquoi la religion a été pensée dans un rapport d’exclusion avec cette modernité. La rationalité scientifique et technique, elle, introduit une critique radicale de ce que l’on peut appeler les cosmos sacrés qui permettaient aux individus de s’expliquer le monde dans lequel ils vivaient. Et, dans tous les domaines, nous savons très bien que nous mettons en avant la question du « comment » avant la question du « pourquoi ». Et cette rationalité qui gouverne absolument notre existence aujourd’hui elle a comme conséquence de désenchanter le monde, de le vider de son mystère et donc de créer une tension très forte entre les problématiques religieuses explicatives du monde et la problématique scientifique.

Le registre de l’autonomie est encore plus redoutable pour le domaine religieux parce que l’affirmation de l’autonomie du sujet entre en conflit, en conflagration avec l’affirmation, au fond, de son hétéronomie, de sa dépendance par rapport à une loi, une puissance qui lui est extérieure. Il y a une contradiction profonde entre l’au­tonomie du sujet dans le monde et un principe religieux qui gouvernerait ce monde. Je répète qu’il y a là un enjeu religieux pour lequel le christianisme a joué un rôle très important.
Et enfin la spécialisation des institutions, ça veut dire que l’activité religieuse, dans nos sociétés sécularisées, est devenue une matière à option ; nos choix religieux, métaphysiques, spirituels ne gouvernent pas notre identité sociale. On peut être bon père, bon époux, bon citoyen et avoir des choix philosophiques, théologiques complètement différents, et on peut ne pas en faire du tout. Donc, l’identité reli­gieuse n’est pas une identité englobante des autres, c’est une identité parmi d’autres et une identité au choix. Ce qui est considérable comme révolution, le religieux ne peut plus prétendre expliquer le monde totalement, il ne peut plus postuler la soumission obligée des individus à une norme tenue d’en haut, puisqu’ils sont producteur de la norme qui régit leur vivre ensemble, et enfin l’activité religieuse est devenue une activité spécifique dans sa sphère propre. Tout ceci a comme conséquence qu’il y a un choc violent entre le religieux et sa prétention englobante et la modernité.

Toute notre réflexion sociologique a consisté à essayer de comprendre comment se recomposaient les identités religieuses dans ce contexte, notamment dans cette perspective d’un choix et non plus d’une sorte de constitution religieuse englobante et qui viendrait prescrire toutes les identités.

Pour lire la suite, veuillez charger le document ci-joint.

Post-Scriptum :

Danièle Hervieu-Léger est directrice de recherches à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS).


La religion en miettes

Conférence de Danièle Hervieu-Léger, in extenso


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