Centre Culturel Hâ 32
Accueil Qui sommes-nous ? Annonces

Navigation

[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Texte de la conférence du 17 juin 1999 – par Olivier Abel, philosophe

Le désaccord fondateur, de la permanence et du dépassement des conflits

 
Introduction


Comment fonder quelque chose dans un désaccord ? Je ne suis pas sûr de ce que je veux en énonçant un tel titre. Mais à la fin de ce long cycle très fourni sur les conflits, il est peut-être envisageable de dire au moins ce que nous ne voulons pas, ce à quoi nous renonçons délibéré­ment. Nous partirons de ce qui nous est le plus proche et nous irons vers les couches les plus profondes, qui ne sont d’ailleurs pas les moins ratio­nalisées, dans l’archéologie de la violence. Nous en viendrons ensuite à la pluralité qui nous oblige à penser le désaccord.

Avertissement : Cette conférence doit être lue en premier lieu dans le contexte de la guerre en ex-Yougoslavie, qui marque fortement les exemples et les questions proposés. Le lecteur pourra, cependant, confronter avec intérêt cette réflexion sur la persistance des désaccords et des conflits aux questions, plus récentes, sur la persistance des conflits au Moyen-Orient.

Dans les conflits jusqu’à la fin des temps


La première chose, c’est que nous ne croyons plus au rêve politico-religieux d’une société sans contradiction, sans conflit, entièrement réconciliée, parce que les sociétés les plus totalitaires sont récemment sorties de ce rêve-là. Et si plus généralement le politique dont nous déplorons le dépérissement est ce politique-là, alors tant mieux qu’il dépérisse, pour laisser la place, tranquillement, à une autre forme de vie politique. Je parle des sociétés, mais on pourrait aussi parler des religions ou des familles, et on pourrait chaque fois décliner les formes de conflit et d’accord depuis le registre politique jusqu’au registre familial, parce que la famille est un très bon exemple pour penser la conflictualité. Une famille où tous les intérêts seraient réconciliés, sans tragédie, est une contradiction dans les termes puisqu’une famille, c’est toujours tragique. Il est ridicule de reprocher cela à la famille, qui doit sans cesse convertir les grandeurs d’amour et celles de justice : ce que l’on peut lui demander, c’est de montrer comment le tragique fait aussi place au comique, dans un mélange indissociable.

Nous savons quant à nous que nous sommes plongés dans le conflit des interprétations, dans le désaccord, jusqu’à la fin des temps. Et qu’il nous faut trouver un modus vivendi dans ce conflit, dans ce désaccord. C’est ce qu’exprimait un philosophe et historien, Pierre Bayle, qui a écrit à la fin du XVIIème siècle un dictionnaire historique et critique dans lequel il essaye de montrer qu’il y a une pluralité de versions de l’histoire, et qu’il faut mettre en page cette pluralité. Il ne s’agit pas, comme le disait Voltaire, de se placer au-dessus des conflits où l’on se bat pour des chiffons obscurantistes. On est dans le conflit, et la tolérance, c’est accepter d’être dans le conflit. Comment allons-nous cohabiter en attendant une solution définitive du problème dont nous reconnaissons ensemble qu’elle nous échappe ?

Sans arbitrage théologique

La deuxième chose que nous ne voulons pas c’est de partager les tâches théologico-politiques entre d’un côté un ordre césarien (et donc, puisqu’il n’y a pas de César sans Pontife, césaro-papiste), qui gérerait des institutions politiques durables, gagées sur la force, et plus ou moins justifiées par un mandat divin de conservation du monde ; et d’un autre côté une église très pure, en marge du monde, qui serait dépositaire du vrai Évangile.
Cela, nous n’y croyons plus. D’abord parce que nous ne croyons pas qu’il y ait une théologie évangélique pure, ou biblique assez claire, qui puisse dire ce qui est vrai en matière de conflit. Il y a dans la Bible des textes radicalement non-violents, de pure protestation contre la méchanceté, et qui montrent bien que la guerre (comme dit Kant) fait plus de méchants qu’elle n’en supprime. Il y en a d’autres qui sont tellement violents qu’on n’ose même plus les dire aujourd’hui.

Ensuite, parce que dans le partage théologico-politique susdit la pluralité est évacuée du monde bien géré (matériellement et symbolique­ment), et toute conflictualité est rejetée en marge, dans une migration qui se soustrait en fait au monde commun. Loin du partage des tâches entre la fonction idéologique du maintien de l’ordre et la fonction prophétique de la protestation, il y a une tension à inscrire entre ces différents pôles théologiques, comme le canon biblique les contient ensemble.

Ni déplacement « religieux » sur un bouc émissaire

Le troisième point, c’est que nous ne croyons pas que la religion puisse être une forme de gestion des conflits par déplacement sur un bouc émissaire. Cette conception sacrificielle fait accepter une injustice suffisamment cantonnée pour que cela ne mette jamais en question l’ordre établi. C’est la conception d’un adversaire de Bayle, Leibniz, qui a écrit la théodicée, la justification rationnelle d’un Dieu tout puissant et qui ne cherche que le meilleur des mondes possibles, sans pouvoir empêcher qu’il y ait encore un peu de malheur. Leibniz était venu comme ministre plénipotentiaire du prince de Hanovre voir Louis XIV pour lui proposer d’arrêter la guerre intra-européenne afin que les pays européens attaquent tous ensemble l’empire ottoman.
C’est toujours l’idée de déplacer la violence pour la concentrer sur quelque chose d’autre, que l’on puisse taper légitimement. C’est la fameuse devise Shadok : pour qu’il y ait le moins de mécontents possible, il vaut mieux toujours taper sur les mêmes. Nous ne croyons pas que la religion puisse se contenter de justifier ce déplacement et cette condensation de la violence sacrificielle, fût-elle la meilleure technique pacificatrice que l’on ait jamais trouvé. D’abord notre degré de civilisation individuelle devrait faire que nous acceptions aujourd’hui de faire un sacrifice pour soi-même, de renoncer à un plaisir immédiat ou d’endurer une charge provisoire, pour un bénéfice ultérieur ; mais que nous n’acceptions plus qu’une partie de la société impose un tel sacrifice à une autre, fût-ce à l’avantage du plus grand nombre.
Ensuite les formes de la violence sacrificielle sont trop variables et dépendantes des structures anthropologiques les plus lourdes de nos cultures. Il n’y a pas une anthropologie unique et quasi-naturelle de la violence et du sacré. On trouve plusieurs manières en effet de concevoir le conflit et de concevoir le pardon, dans des cultures différentes. Il serait intéressant, par exemple, de prendre la figure du loup dans la mythologie grecque et dans la mythologie turco-mongole, pour voir comment le loup est une figure du passage de la civilisation à la barbarie, ou réciproquement, et ce qu’un tel mythe installe dans l’anthropologie du conflit.
Il nous faut donc reconnaître que les humains, qui diffèrent dans leurs façons de voir le bien commun, ne parviennent pas à trouver de consensus dans le malheur, ni à propos du malheur commun. Le malheur du mal que l’humain fait à l’humain, de la violence, c’est qu’il y a différend quant à ce malheur même : les humains ne voient pas le mal au même endroit. Il ne trouvent pas de communauté dans le malheur qui leur permette d’édicter des règles communes capables de les en protéger. C’est pourquoi, dans ce désaccord quant au mal, et dans ce désir farouche de se prouver les uns aux autres, au moins par la violence, qu’ils sont dans le même monde, ils se font du mal en plus. Et c’est pourquoi nous devons explorer la diversité des figures du conflit comme des figures de la pacification, et :

- Comprendre ce qui nous arrive lorsque nous basculons dans le conflit.
- Accepter la pluralité des formes de conflit.
- Chercher sans exclusive comment l’on peut sortir du conflit.

Pour lire la suite de cet article, veuillez charger le document ci-joint.

Post-Scriptum :

Olivier Abel est professeur de philosophie et d’éthique
à l’Institut Protestant de Théologie de Paris.


Le désaccord fondateur

Conférence d’Olivier Abel le 17/6/99


Retour au sommaire