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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Résumé de l’intervention du 22 octobre 2004 – par Angelika Krause, pasteure de l’Église Réformée

Regards sur les rites funéraires

 

Quelques regards sur des rites funéraires

À partir des remarques et expériences des participants…
La même conviction ne créera pas forcement les même rites

Les rites funéraires sont toujours l’expression d’une compréhension globale de l’existence. Naître, vivre et mourir dans une société donnée sont intimement liés. Il faut regarder l’ensemble des rites d’un groupe. ... et la même conviction ne créera pas forcement les mêmes rites. Il y a un jeu subtil entre ce que l’on croit, ce que l’on sait et ce que l’on affirme à travers le rite.

Un exemple :
Le protestantisme s’est réinstallé dans les Nord-Charentes dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Les villages touchés par le message d’évangélisation n’ont pas de culture artistique dans laquelle couler leurs convictions et affirmations. Chaque cimetière municipal devient ainsi lieu de recherche des expressions de la foi.
Cellefrouin aura des plaques funéraires en émail qui peignent des cimetières à l’anglaise : vastes pelouses avec quelques arbres qui émergent du vert. La façon est maladroite, c’est-à-dire sans que les peintres les aient calqués sur un modèle ; le contraste est grand avec les plaques sur les tombes catholiques qui ont des peintures « parfaites », lisses, dans lesquelles l’on ne voit plus la main du peintre ; les thèmes se trouveront à l’identique sur tous les cimetières des alentours : des fleurs de pensées, des « regrets éternels », des mains jointes, motifs habituels à l’époque.
Saint Genis d’Hiersac se trouve près de grandes carrières charentaises ; la pierre de taille a une grande place dans ce cimetière. Les pierres tombales des familles protestantes, hautes de près de deux mètres, sont coiffées d’un petit « chapeau » dont je n’ai découvert le caractère que lorsque l’un de ces éléments est tombé par terre : ce sont des bibles ouvertes. On ne voit pas l’objet, mais tout le monde sait ce qu’il représente. C’est suffisant pour s’exprimer et se comprendre.

Fouqueure, village bien inséré dans un « circuit protestant », est doté d’émaux ornés de phrases bibliques. « J’ai combattu le bon combat » peut paraître une parole biblique pieuse ; il faut savoir que cet homme s’est battu toute sa vie dans le conseil municipal pour le droit du protestantisme de s’installer de façon visible. Connaissances et croyances s’éclairent mutuellement.

Quels types de relations sont pensables entre les vivants et les morts ?

Modèle A : L’espace des vivants est limité

Un dicton rural dira : « Les petits pieds poussent les grands » quand un ancien meurt dans une famille où une naissance est attendue au moment du décès. Il faut faire de la place pour une nouvelle vie. Les moyens ne sont pas illimités. Une variante de cette phrase dira d’un enfant qui naît après un décès « C’est un enfant de consolation ». Les êtres sont bien distincts dans cette conception du monde. Mais leurs existences ne sont pas dissociées.
De ce fait, de nombreuses cultures vont empêcher les morts de revenir. Les cercueils bien fermés, les lourdes pierres sur la sépulture peuvent avoir d’autres fonctions, mais parfois ils sont pensés comme une barrière que le mort ne pourra pas franchir. Parfois, des communautés humaines aménagent des passages ‘surveillés’ entre la vie des morts et des vivants ; Halloween en est une illustration ... bien dévoyée aujourd’hui. Certaines cultures pensent que les vivants doivent nourrir les morts, soit sur le chemin (comme en Égypte) soit en permanence.
L’univers des morts est souvent pensé comme un univers d’ombres, en demi-teintes. Les psaumes en parlent ; la mythologie grecque l’exprime ; les peintures sur les urnes grecques ne laissent pas se rencontrer les regards des personnes mortes.

Modèle B : La même existence se renouvelle toujours

Dans cette vision, le nouveau n’existe pas. Un enfant qui naît est l’incarnation d’un ancien qui est mort. Ce qui s’incarne n’est pas toujours la même chose.
Les rythmes de réincarnation peuvent varier ; ils peuvent être compris comme un processus immédiat, comme on le voit dans les réincarnations des Dalaï Lamas ; mais aussi des concepts où la réincarnation ne peut se faire que des siècles plus tard ... A l’intérieur de ce modèle, les rites funéraires chercheront souvent à aider l’âme à quitter le corps : l’incinération peut en être une expression, des incantations de même. Des fumées peuvent indiquer un cheminement. L’expression du chagrin est retenue à l’intérieur de ce concept.

Nos ancêtres auraient eu cette vision ; un indice se trouve dans la position d’enterrement présente dans de nombreuses tombes néolithiques. Les personnes sont présentées en position de chien de fusil qui évoquerait la position fœtale. L’architecture des dolmens représenterait un utérus géant avec son couloir étroit et sa chambre funéraire ensuite. Un lieu de sépulture qui est ainsi conçu comme une grossesse géante.

Modèle C : L’espace doit accueillir des personnes qui restent uniques, même après leur mort

On voit bien le lien qui lie l’espace et l’existence intouchable des personnes à travers toutes les pratiques qui tentent de rendre la sépulture invulnérable. Chez les aborigènes d’Australie, l’exploitation des terres par des sociétés minières est problématique quand des ossements risquent d’être touchés ; des projets immobiliers provoquent des grands émois dans des sociétés musulmanes et juives ; même si le christianisme n’adhère pas totalement à cette conception, nous trouverons des pratiques comme la « réduction des corps ». Bouger des ossements met la possibilité d’existence en danger, dans l’aujourd’hui ou dans un futur lointain.

Le siège de la vie n’est pas toujours dans les os ou dans le crâne, il peut se trouver dans le cerveau (d’où certaines pratiques cannibales), dans les dents, dans le sang, etc. Le siège de la vie peut même être compris comme étant indépendant de la matière. Ou au contraire : le siège de la vie est un objet qui est gardé dans des pratiques chamaniques indépendamment du corps. Les rites funéraires diront ce que l’on doit rassembler pour que la personne soit « au complet ». Tous les objets que nous mettons dans les cercueils en disent long sur ce que nous pensons faire partie de la personne élargie.

Le christianisme a assez tôt rompu avec cette compréhension car de nombreux chrétiens sont morts sans sépulture (martyrs etc.) ; une persistance de ce point de vue se trouve dans une vénération des reliques qui expriment la permanence de l’existence matérielle.
Le catholicisme a rejeté l’incinération jusqu’à récemment, pour contrer une affirmation des libre-penseurs qui la prônaient - pour ridiculiser ainsi la « résurrection de la chair », concept souvent mal compris. La « chair » est une expression de la continuité qui nous vient du monde sémitique ; elle rompt avec la linéarité : l’humain n’est ni compris uniquement en tant que corps matériel, ni en être spirituel. C’est un difficile défi, dans notre culture occidentale, de tenir le corps et l’être ensemble. Ils penchent facilement du coté immatériel de l’être. Mais comment dire la permanence autrement ?

Ces trois façons de concevoir peuvent s’entremêler parfois, ceci est souvent le cas quand il y a des concepts concurrentiels comme au temps des grands changements. Mais un des concepts l’emportera.

Quelques aspects particuliers

Les couleurs :
Dans les régions du pourtour de la méditerranée, les couleurs attribuées au cycle de vie sont le rouge, le noir et le blanc. Le rouge véhicule la potentialité de la vie, liée au sang ; le noir marque l’entrée dans l’univers de la mort et le blanc indique la vie qui ressurgit. Dans de nombreuses cultures, le deuil se fait en blanc et exprime ainsi que le noir ne restera pas un point final ; le blanc de Pâques comme couleur de la résurrection est vecteur de cette dynamique vers la vie.

C’est le noir qui a emporté dans la symbolique du 20ème siècle. L’expression de la mort comme point d’arrêt complet était fortement marquée. Des générations de femmes s’habillaient de noir pour dire le deuil qu’elles portaient pour pères, frères et mari. Une continuité des dynamiques de la vie n’était pas pensable. Le blanc devenait l’attribut de la virginité.
Dans d’autres cultures, les couleurs du deuil ne seront pas les mêmes.

Les fleurs sur les tombes :
Les cimetières français sont des lieux assez austères et minéraux. Deux exceptions peuvent être observées :
Les chrysanthèmes fleurissent les tombes au début du mois de novembre. Une mer de lumière et de couleurs. Les protestants sont souvent assez mal à l’aise avec cette pratique car ils ne veulent pas exprimer un mépris en ne faisant rien, mais ne souhaitent pas non plus donner libre cours à des pratiques qu’ils considèrent superstitieuses. Ne rien faire peut devenir un rite face à une pratique « autre ».

Les rosiers sont assez répandus sur les tombes dans le protestantisme français. Quelle en est la signification ? ... les significations bibliques sont rares et incertaines. Une piste est que cet arbuste des jardins domestiques ferait le lien entre l’univers de la vie et le dernier séjour.

Laver les morts :
À quoi cela sert-il de laver les morts et de les habiller ? C’est un acte, qui semble si normal, aller de soi, n’a rien de nécessaire, ne sert à rien, scientifiquement parlant.
Humainement, il s’exprime toute une tendresse et une dernière possibilité de s’occuper de la personne défunte. C’est un geste de séparation. Spirituellement, c’est l’expression du souci de se présenter pur, dans ses plus beaux habits devant une instance d’accueil ou de jugement. Il indique la direction que le mort va prendre.

Le lien entre la parole, l’espace et le corps

La célébration :
Nous sommes imprégnés par les habitudes de la culture catholique ambiante et par le désir d’être normal (comme tout le monde) ; aussi, le déroulement : cérémonie, puis enterrement/incinération n’est que rarement mis en cause. Pourtant, la tradition réformée « pure » propose fortement de vivre l’enterrement/l’incinération dans un premier temps, et le culte ensuite.

Sur le plan humain, psychologique, on vit deux choses très différentes.
- Si le cercueil est présent pendant le culte, l’accent est forcément sur le souvenir et sur l’action de grâces. Le moment où le corps disparaît pour toujours sous la terre ou dans les flammes est un moment capital sur le chemin de la séparation et du deuil. Après, une page est tournée.
- Si on vit cette étape avant le culte, le culte représente déjà une étape nouvelle : l’interrogation portera davantage sur le sens de cette vie et, par ricochet, sur le sens de ma vie. Il y aura une plus grande disponibilité pour entendre le message de la résurrection et de l’amour de Dieu pour chacun de nous.

Se souvenir :
L’importance que prend l’incinération aujourd’hui pose des défis multiples.
Garder les cendres (à la maison) semble évident pour certains, soit parce que c’était une dernière volonté, soit parce que la famille le souhaite, soit ... Mais avec le temps, cette présence matérielle pèse souvent sur l’espace des vivants. Les morts sont trop présents ; c’est souvent le cas quand d’autres personnes entrent dans le cercle familial et trouvent, par exemple, l’urne sur la cheminée. Beaucoup de personnes endeuillées expriment un soulagement au moment où elles arrivent à entreposer l’urne à un endroit précis. Aller à ces endroits de souvenir ouvre à nouveau des espaces de parole.

Disperser les cendres dans la mer, dans les airs, à plusieurs endroits etc. peut également causer des difficultés, souvent inattendues, pour ceux qui restent derrière. Ceux qui ont assisté à la dispersion des cendres peuvent se souvenir, savent l’arbre auprès duquel les cendres se sont mêlées à la terre. Mais pour ceux qui viennent, enfants et petits-enfants, il s’avère plus délicat de faire un lien avec les personnes qui les ont précédés. On peut en parler, mais la parole manque de « vécu ».

Exprimer le deuil pour rester avec les vivants :
Le deuil peut s’exprimer de façon très expressive, souvent à travers des personnes qui ne sont pas frappées par le deuil. Babouchkas en Russie, payées pour pleurer, pleureuses professionnelles dans d’autres cultures, chantres qui lancent de grandes épopées à cette occasion ... en sont des exemples.

Souvent, le deuil est partagé de façon quasi muette ou très ritualisée. On vient, sans invitation, on partage un temps avec la famille, on repart. Ce ne sont pas les paroles échangées qui comptent. Le corps peut être encore dans la maison où on veille le mort, comme lors de grandes veillées funèbres ; l’enterrement peut déjà avoir eu lieu, comme dans le judaïsme.

Le repas partagé joue une partie centrale. On rassasie le corps des présents, en commun. Dans les sociétés traditionnelles, ce n’est pas uniquement la famille qui en a la charge. « On » connaît les mets proposés d’avance, les lieux (souvent à l’extérieur de la sphère familiale) et le déroulement. Actuellement, ce sont souvent des familles qui organisent une collation à la sortie de la cérémonie pour ouvrir un espace de partage. Il a une fonction double : on parle du mort, parfois de la mort, et surtout : on parle de la vie. Ainsi, le repas partagé est un moment charnière vers un futur.

Les valeurs échangées lors d’un décès sont importantes
Il peut s’agir de valeurs immatérielles ou de cadeaux, de fleurs ou de plaques. Dans notre monde actuel, ces dons symboliques peuvent être des contributions que la famille sollicite au profit d’œuvres.
Il est important de voir les différents champs d’application de ces dons : les plaques restent sur la tombe, les fleurs et couronnes vont se faner, les dons sont destinés à des activités humaines. Chacune d’elles exprime une compréhension de ce qui vient de se passer : les fleurs sont symboliques de la vie qui s’est fanée, les plaques disent l’affection durable des vivants et les dons sont souvent une expression de révolte contre une mort ressentie comme « prématurée » ou violente.

Il y a des cultures, par exemple au Cameroun, où les dons sont destinés aux survivants. Dans tous les cas, ces échanges d’objets maintiennent un échange entre humains. Même s’ils sont parfois maladroits, c’est important de continuer à faire circuler des biens lors d’un décès.

Rythmer et clore le deuil : un exemple

On peut trouver des façons assez étonnantes : dans le nord de la Drôme, les familles catholiques allaient, avec un cercueil vide, en procession sur le cimetière, après 8 jours, après 40 jours, après un an. Ensuite, le deuil était terminé.

Le document ci-joint, au format PDF, est une version imprimable du texte d’Angelika Krause.

Post-Scriptum :

Angelika Krause est pasteure de l’Église Réformée de Bordeaux.


Rites funéraires

Rites funéraires, texte imprimable


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