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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Après la conférence du 18 octobre 2012 – Avec Laurent Bibard, Professeur de philosophie à l’ESSEC

Petite philosophie de l’eau

 

Dans le cadre du cycle 2012-2013 « Histoires d’eau » le centre Hâ 32
a proposé une soirée le jeudi 18 octobre avec

Laurent Bibard

Professeur de philosophie à l’ESSEC

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Laurent Bibard

Compte tenu de son importance pour la vie en règle générale (vie biologique, vie économique et sociale, vie spirituelle), l’eau a toujours fait l’objet de réflexions fondamentales, que ce soit sur le plan de la philosophie, des mythologies, des religions, des sciences.

Notre « modernité » entretient cependant un rapport aux ressources naturelles (minières, énergétiques, etc) systématiquement utilisateur. Un tel rapport « utilisateur » aux ressources ou « éléments » naturels en interdit progressivement l’accès, voire en provoque progressivement une dangereuse raréfaction pour la vie – des hommes comme pour la vie en général.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, du fait même de la mondialisation qui favorise des rencontres culturelles inédites, il est peut-être encore possible de réapprendre à entretenir un rapport respectueux aux éléments, qui permette de les préserver – et de les rendre en abondance au monde et aux hommes. Il en est éminemment ainsi pour l’Eau.

Cliquez ci-dessous pour visualiser le texte de la conférence

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Conférence


Compte-rendu de la conférence par Sylvie Lacoste

Laurent Bibard, professeur à l’ESSEC Business School, et sa « Petite philosophie de l’Eau » : une bien belle histoire d’eau pour la conférence inaugurale du cycle 2012-2013 du Hâ 32.

Chez les philosophes de la Grèce antique, dans le judaïsme, dans le christianisme puis chez les humanistes, l’eau liquide intéresse de manière inégale ces différents courants. Sa nature contradictoire, à la fois bienveillante et menaçante, fait que l’eau n’a jamais été prise au sérieux, qu’elle n’a jamais été un sujet de réflexion pour elle-même. D’électron libre chez les Grecs, avec le judaïsme, elle devient le bras droit de Dieu ; elle ne fait plus peur avec le christianisme. L’humanisme va la maîtriser et joue un rôle décisif. Il nous a contraints à être dans l’utilitarisme de l’eau, à être dans un rapport technique.

Les mythes, le polythéisme donnent naissance à la philosophie « qui aime la sagesse », chez les présocratiques, époque où la nature (« phusis ») est la base même de leur réflexion philosophique. Selon les Grecs, la nature est le référent ultime avant les dieux, elle est éternelle, « on se coule » dans la nature. Pour Thalès, le principe de toute chose, c’est l’eau, dans le sens « d’esprit ». Elle est principe unique, elle est totalité. On philosophe en direct avec la nature.

Socrate crée une rupture car il fait de la philosophie avec les autres. L’eau n’est plus le principe unique. Elle devient un des quatre éléments avec la terre, l’air et le feu. Ils sont abordés pour leur côté utile. Aristote « médicalise » leur essence : ils sont porteurs de dynamiques qui font que l’homme est ou pas, en bonne santé ; ils équilibrent ou pas notre métabolisme puisqu’ils sont humides, secs, chauds ou froids avec de multiples variantes.

Avec le judaïsme, la nature n’est pas éternelle car aucune autre totalité ne s’oppose à Dieu. Dieu fait ce qu’il veut avec l’eau : c’est du concret.
Les traditions grecques et juives sont contradictoires ; pour les Grecs, les dieux sont issus de la nature qui est Une, alors que pour les Juifs, Dieu est unique, souverain et créateur.
Ces deux traditions sont à l’origine du christianisme. Avec Jésus Christ, à travers la mort et la résurrection, il y a dépassement, il est plus fort que la nature.

L’humanisme transpose sur le plan laïc ce que le christianisme a montré. On connaît la nature. Descartes veut que l’homme ait une vie à lui, ici sur terre, entre la naissance et la mort. On reconnaît les lois de la nature pour la surmonter. Et donc l’eau est un moyen comme un autre pour l’humanité. Grâce à la science et à la technique, on peut faire des miracles : l’homme maîtrise l’eau. On invente la navigation pour aller vers l’inconnu. L’eau est un obstacle et force l’homme à s’élever au-delà de la nature. L’esprit de l’homme est en route vers lui-même.

Plus près de nous, Heidegger parle d’ « arraisonnement » de la nature, sa soumission à la raison humaine. Il pose une question fondamentale : nous ne regardons pas ce que la nature et en particulier, ce que l’eau a, à nous dire. Le XXème siècle connaît une crise spirituelle ; l’homme est en danger. Pour se sauver, il est nécessaire de réapprendre à voir les choses.
Comment, aujourd’hui, dans un contexte mondial insécure, dans un contexte de peur de l’eau, de peur d’en manquer, comment recevoir l’eau telle qu’elle est ? Comment apprendre à voir ce qu’elle veut dire ?

L’eau suit la ligne de grande pente ; comme la pierre, elle va vers le bas même si on peut la retenir par des barrages. « Il faut suivre sa grande pente » a dit André Gide. Donc faire de la philosophie, c’est être à contre-courant comme l’eau, naturellement à contre-courant.
La « petite philosophie » de Laurent Bibard nous a permis de naviguer et de comprendre, au fil de l’eau, combien, aujourd’hui, l’eau et la nature doivent être prises au sérieux et combien il est urgent de changer le cours de notre approche, combien il est urgent de prendre le temps d’écouter ce que la nature a, à nous dire.



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