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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Résumé de la conférence du 21 octobre 2004 – Avec Annie Hubert, anthropologue

Le corps entre croyance et connaissance

 

Introduction

Le regard que nous portons sur notre corps a considérablement changé à travers les siècles. Pourtant, essentiellement, notre corps est resté le même, dans son aspect et dans ses fonctions. Depuis longtemps il est l’objet de recherche scientifique qui accumule de plus en plus de connaissances sur lui. En même temps, c’est lui qui produit et garde cette connaissance.

De l’autre coté il est le siège de l’identité d’une personne, de pensées et de sentiments, et à ce titre, objet de croyance.
Qu’expriment ces deux pôles de l’appréhension de notre corps ?
Sont-ils contradictoires ou complémentaires ? Comment fonctionnent-ils ensemble ?

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Annie Hubert

Penser le corps ?

Chaque culture pense le corps, que ce soit en rapport à ses fonctions, à son lien à l’être ou à ses transformations. Les croyances sur le corps sont autant de manières de penser le corps, des images projetées sur le corps-sujet.

Dans la tradition dualiste qui a marqué notre culture occidentale depuis les Grecs jusqu’au modernisme, le corps matériel était opposé à l’âme immatérielle. Il était souvent perçu comme la prison corrompue de l’âme, vile enveloppe dont on doit se défaire par diverses purifications (et mortifications) si l’on désire s’approcher du divin.

Aujourd’hui, nous avons une position bien différente mais qui n’est pas sans rapport. Notre corps est d’abord objet, maison du « moi », habitée par la personne. Ce corps chosifié, on peut travailler dessus, le potentialiser, l’améliorer, le rentabiliser en vue de la réussite sociale et économique. C’est un capital à faire fructifier, et comme jadis le corps est une d’abord chose, avec pour différence que le salut n’est plus hors du corps mais en lui.

Quelle connaissance ?

La connaissance primaire du corps est biologique, et nous est fournie par les cinq sens. Bien que ce ne soit pas un savoir organisé, cette connaissance, associée à un minimum de description biologique (ou anatomique), est nécessaire pour pouvoir penser le corps.
Car c’est un miracle constant que cette transformation du matériel (le corps) en immatériel (la pensée) à travers les neurones, les synapses et autres constituants du cerveau. C’est une accumulation millénaire de pensées qui a fait évoluer ce savoir dont la transmission n’est évidemment pas génétique mais sociale.

L’homme a donc construit sa connaissance autour du corps, mais cela ne pouvait se faire qu’à partir d’une croyance initiale. Tout à l’opposé de la vue scientiste selon laquelle la croyance est perçue comme superstition opposée au discours rationnel et organisé de la connaissance, l’anthropologue considère comme science tout discours organisé, cohérent, qui repose sur une croyance initiale - comme le zéro en Mathématiques ; ainsi, la médecine chinoise relève-t-elle parfaitement de cette analyse.

De même devons-nous considérer comme science la conception de certains peuples d’Asie du Sud-Est selon laquelle l’organe le plus important du corps est le foie et non le cœur ou le cerveau, tandis que les tendons sont le siège d’une circulation d’air.

Le fonctionnement du corps, objet d’une réflexion et de recherches scientifiques depuis la Renaissance jusqu’aux travaux les plus récents en biologie moléculaire, demeure donc un but qui semble s’éloigner au fil des recherches, si bien que la connaissance du
corps ne sera sans doute jamais aboutie. Dès lors, un réseau de croyances se développe autour du corps.

Croyances : mieux vaut avec que sans !

À titre d’exemple, prenons les vitamines : vous avez entendu dire qu’elles sont bénéfiques voire indispensables à la vie, mais les avez-vous vues ? Non et pourtant... vous y croyez ! C’est ainsi que bien souvent, les informations reçues au sujet de votre corps deviennent connaissances et croyances.

Ces croyances servent à lutter contre l’angoisse, car si on cherche à en savoir toujours plus, à percer les secrets du vivant, c’est avant tout pour lutter contre la mère des angoisses, celle de la mort.
Aujourd’hui règne un culte de la personne, soutenu par une recherche de la rentabilité du moi : soins élaborés, systèmes de santé, pas de bonheur sans beauté... Tout cela baigne dans une ambiguïté cachant une croyance profonde, selon laquelle le corps est le vrai siège de l’éternité, éternité inaccessible et pourtant rêvée comme on le perçoit à travers les tentatives de clonage et de cryogénisation.

Pourtant, c’est aussi notre corps qui est un centre d’espoir, permettant à notre pensée de se dérouler et de s’améliorer dans des domaines parfaitement intangibles (amour, compassion, foi, intelligence) à condition que nous croyons dans les capacités de notre corps à les produire. Ce que nous croyons nous fait accepter les résultats de la connaissance, et le réel danger est celui du refus de la croyance.

Un exemple intéressant nous est fourni par les régimes alimentaires, que 80% des françaises suivent ou ont suivi, régimes que l’on suit parce que « ça marche » ou « ça fait du bien » ou « on me l’a recommandé ». En mettant à part les démarches « éthiques » (comme le végétarisme), les régimes manifestent largement la diffusion des croyances sur le corps.

Plus extrême est l’expérience suivante, tentée dans un laboratoire aux États-Unis. On capture un cafard, on le stérilise, et on le dessèche complètement. Puis on propose à quelques sujets de consommer un verre de jus d’orange posé sur une table à côté du cafard stérilisé : la plupart acceptent. Ensuite, on refait l’expérience et mettant le cafard dans le verre : presque tous les sujets refusent.
C’est ainsi que nous vivons tous avec des croyances sur notre corps, qui sont la base de toute connaissance de celui-ci, et seules permettent de lutter efficacement contre l’anxiété.

Post-Scriptum :

Annie Hubert est anthropologue, chercheur au CNRS et spécialiste des pratiques alimentaires.


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