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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Après la conférence du 16 octobre 2009 – Avec Marcel Henaff, philosophe et anthropologue

« Au début le don – à la fin le marché »

 

Dans le cadre du cycle 2009-2010 « Échanges, mais à quel prix ? » le centre Hâ 32 a proposé une soirée avec

Marcel Henaff

Philosophe et anthropologue

Gratuité, réciprocité, marché

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Marcel Henaff

Socrate condamné proteste devant ses juges : on m’accuse d’être un profiteur ; or contrairement aux Sophistes, j’ai toujours enseigné gratuitement. - Il conclut : “La preuve que que je dis vrai c’est que je suis resté pauvre”.-

Paul quelque temps après son passage à Corinthe apprend que des prédicateurs douteux –des sortes de parasites- se sont imposés à la commnauté et dans une lettre qu’il adresse à celle-ci il donne comme preuve de sa prédication : “J’ai évité de vous être à charge... Aussi vrai que la vérité du Christ est en moi, jamais ce motif de fierté ne me sera ravi” [IICor, 11, 9-10]. -

Ces deux exemples nous donnent une idée de la grandeur reconnue à la gratuité dans l’arc des valeurs morales. Doit-on lui opposer la réciprocité ? Faut-il suspecter tout attente d’un don en retour ? Sénèque le dit ; les Evangiles également. Notre tradition tend à considérer toute transaction intéressée comme méprisable voire immorale. Nous ne pouvons cependant pas accepter un tel manichéisme. Il nous faudra comprendre dans quelles situations ce qui doit se donner ne doit pas se vendre et inversement pourquoi ce qui doit se vendre ne peut être donné sans injustice.


La joie du vrai

Marcel Henaff, professeur à l’Université de Californie à San Diego, et auteur d’un ouvrage intitulé Le prix de la Vérité (Seuil, 2002) a ouvert, jeudi 16 octobre, le cycle de conférences du Centre culturel Hâ 32 sur le thème des Echanges (programme du cycle, et résumé de la conférence, sur le site http://ha32.org).

« La science est un don de Dieu, c’est pourquoi elle ne peut être vendue », disait un proverbe médiéval. C’est bien cette règle que respectent, année après année, les conférenciers invités par le Hâ 32. Sollicités pour répondre à l’une des questions retenues par la Commission-cycle, ils font, aux auditeurs réunis à l’occasion de l’une de ces soirées, le don joyeux et libre de leur savoir, organisé en un discours accessible, sans simplisme. Leur don joyeux ne se limite pourtant pas à celui de leur savoir déjà mis en forme. Il s’étend à prêter, aux questions et aux témoignages qui fusent du public pendant les quarante-cinq minutes de débat d’après conférence, une attention exigeante. Ils s’engagent à accepter sans réticence de s’exposer, d’exposer leur savoir, à la rencontre imprévisible de ce qui l’interpelle. Règle commune. Voici quelques jours, Marcel Hénaff —qui partage avec Michel Serres d’être un philosophe français enseignant aux Etats Unis— l’a suivie avec le plus grand bonheur. Mais qu’y aurait-il donc de si remarquable, dans le respect, même si joyeusement porté, qu’un conférencier accorde à la règle du Centre ? — à sa règle ? que dis-je, à son principe intangible !

Justement ceci : dans ses travaux, comme dans sa conférence, Marcel Hénaff a réfléchi sur la justification qui soutient, dans bien des cas, un tel principe. Non pas, bien sûr, là où il est la règle fondamentale d’une association culturelle comme le Centre Hâ 32, qui invite des conférenciers connus pour leurs travaux, à une intervention grâcieuse de quelques heures. Mais là où il joue le rôle de critère du vrai : ne peut-il y avoir de vrai que « hors marché » ? L’absolue gratuité d’un discours est-elle en toutes circonstances une exigence absolue ? L’argent « entretient-il des liens privilégiés avec l’erreur, le mensonge, l’illusion » ? Faut-il, avec Robert Musil décrivant le personnage d’Arnheim dans L’homme sans qualités, considérer qu’ « on l’écoutait parce qu’on pensait qu’il était beau qu’un homme qui avait déjà tant d’idées eût aussi tant d’argent » ?

Particulièrement attentif, comme il l’est aux écrivains, aux travaux du sociologue allemand Simmel, le philosophe Marcel Hénaff rappelle qu’il y a un « nouvel enjeu de liberté » dans le « pouvoir de payer ». Il a en effet fallu la modernité pour que, peu à peu, prenne sens la rétribution des compétences des gens de savoir, pour que le salariat, rémunération du travail, remplace les honoraires. Cette révolution tient à celle du statut même des savoirs : techniques, accessibles au plus grand nombre, transmis par l’intermédiaire d’un objet, le livre, ils relèvent du vrai au sens du vérifiable, et sont établis par un travail, selon les règles d’un métier. Or, « dans la cité de la division des métiers, le travail justement rétribué est ce qui assure la dignité et l’autonomie de chaque individu » (Le prix de la vérité, p 495). On comprend alors pourquoi « ce qui doit se vendre ne peut être donné sans injustice ». Ainsi, loin que le marché chasse définitivement le don, c’est le régime du salariat des professions, entre autres intellectuelles, qui libère ceux qui en bénéficient pour la pratique, occasionnelle ou régulière, mais toujours délibérément choisie, du don grâcieux d’un savoir. Est-ce seulement ce savoir là, qui se donne au cours des conférences ?

Qu’est-ce qui ne doit pas se vendre, et qu’est-ce donc qui se donne à être donné ? « Serait-ce donner ce qui a déjà été reçu et appelle à continuer le don » ? interrogeait déjà Marcel Hénaff dans Le Prix de la Vérité, p. 497. Faut-il, à cette question, donner sa réponse à la manière dont on la donnerait à une question de savoir, dont l’enjeu est le vérifiable ?

Souvenons-nous : à l’étonnement de certains, s’invitait tout soudain, au cours de la conférence de Marcel Hénaff, le thème de la joie, qui donne et se donne ; à l’heure de la conversation, un convive rappelait que, si tout est grâce, la grâce était peut-être de s’oublier.

 

Lien vers le site de la classe préparatoire aux grandes écoles du Lycée Nicolas Brémontier

Vous pouvez accéder au compte-rendu de cette conférence écrit par des élèves du lycée Nicolas Brémontier en cliquant ici


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