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[ Avertissement : les points de vue développés dans le texte qui suit sont ceux de l'auteur et n'engagent pas le Centre Hâ 32 qui a pour habitude de ne pas prendre parti dans les débats de société qu'il suscite. ]
Après la conférence du 13 novembre 2008 – avec Claude-Gilbert Dubois, Professeur émérite de littérature contemporaine

« Les mythes dans l’imaginaire occidental »

 

Dans le cadre du cycle 2008-2009 « Mythes, morts ou vifs ? » le centre Hâ 32 à proposé une soirée avec

Claude-Gilbert Dubois

Professeur émérite de littérature contemporaine

Toute civilisation repose sur un ordre effectif, l’ordre socio-politique, qui est ordre du corps social, et sur un ordre de l’esprit, réseau organisé de croyances organisé en "mythologie", qu’on appelle l’ordre symbolique.

L’ordre symbolique de la civilisation occidentale a évolué au cours du temps, sans qu’aucune strate ancienne ne disparaisse totalement.

Nous examinerons successivement le rôle des paganismes, puis du christianisme, issu d’une synthèse entre judaïsme et mentalité païenne, avec ses variations et ses interférences, puis de la "modernité",
adaptation de valeurs anciennes et innovations liées à des objectifs en rapport avec le changement de l’ordre effectif.

La conférence

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MYTHOLOGIES DE L’OCCIDENT

Remarque préliminaire

Nous reconstituons ci-dessous le contenu de la conférence prononcée, sur l’invitation de l’Association Hâ 32, devant ses membres, le jeudi 13 novembre 2008, à Bordeaux, à partir de fragments de l’introduction de notre ouvrage Mythologies de l’Occident , Paris, Ellipses, 2007.

INTRODUCTION

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Tout regroupement humain obéit à une double structuration. Un ordre effectif, social et politique, en est, en quelque sorte, l’ « ordre du corps », entendons par là du corps social, et un « ordre de l’esprit », appelé l’ « ordre symbolique », constitué par l’ensemble des idées et des croyances organisées selon les règles d’une logique ou d’ une mytho-logique, pour reprendre le vocabulaire de Claude Lévi-Strauss, donne forme à une « mentalité » (objet privilégié d’études de l’école historique dite des « Annales »). La réunion des deux, lorsqu’elle s’étend en force et dans l’espace, peut engendrer une « civilisation ».

Ces deux structurations sont évolutives.. Les sociétés se transforment effectivement et la mentalité évolue parallèlement, étant à la fois déterminée par le changement social et déterminante pour ce changement. Leur évolution détermine une histoire

Ce qui caractérise la « civilisation occidentale », à la fois dans sa structure effective et sa dans sa structure symbolique, c’est qu’elle est constituée, schématiquement parlant, par des strates superposées, mais aucune des superpositions n’a complètement effacé la couche inférieure, qui devient latente ou « archaïque » et réapparaît ou se réactualise sous forme de mouvements qu’on appelle, selon le cas, renaissances, réformes, révolutions ou restaurations. Ce sont autant de péripéties qui participent à la fois à la vie de l’organisme social, de son corps, et de son esprit, de sa mentalité et de sa culture.

L’histoire de la civilisation occidentale, dans son armature symbolique, comporte, schématiquement, trois grandes strates superposées :

- les paganismes anciens, répandus en Europe, liés entre eux par une affinité qui a permis de les classer, à partir des langues et des mythes, dans un ensemble hypothétique dit « indo-européen ».
Ces paganismes sont caractérisés par un culte de la mère originelle (Gè ou Gaïa , la Terre divinisée des Grecs, Urbs ,la ville des Romains, nombril de l’univers, la Magna Dea, la Grande Déeese de l’Ida, Cybèle, formes diverses de la Mère (mater) et de la Matière (materia), dont Aristote dit que seule elle est éternelle. Elle s’appelle aussi Natura, sous sa double apparence, naturans ( celle qui fait naître, la force naturelle agissant selon ses propres lois) et naturata (les créatures naturelles).
L’autre caractéristique est la tripartition (division de la société en trois classes, oratores, bellatores, laboratores, clergé, noblesse militaire, travailleurs du tiers-état ) qui se répercute dans les croyances sous forme d’agencements trinitaires.
Ces germes idéologiques et mythiques sont toujours vivants : ils servent dans la définition de principes psychologiques, les « complexes », dont celui d’Oedipe ; ils revivent dans les naturalismes et les matérialismes modernes, et ils s’insinuent dans les croyances, sous forme d’entités féminines, comme la Schekina des Cabbalistes, la Sophia des orthodoxes, la Vierge Marie des Catholiques, « mère de Dieu », et les allégories de la morale laïque, la Liberté, la Raison, la France, la République, etc... Quant à la division tripartite, elle se retrouve partout, de la Trinité chrétienne aux traditionnelles trois parties de la dissertation scolaire.

- Le christianisme, religion de synthèse, a balayé les paganismes en s’élevant au sommet du pouvoir, comme religion d’État, unique et obligatoire, avec le décret pris par Théodose en 380. Le christianisme est une religion venue d’Orient, issue du judaïsme, mais qui s’est répandue à partir de là, d’Est en Ouest, dans l’empire romain, en investissant les territoires païens et en intégrant partiellement leur culture.
Le judaïsme diffère fondamentalement des paganismes, dont il a cherché, tout au long de son histoire, à se distinguer et à se protéger. C’est essentiellement une religion fondée sur l’Archétype du Maître, du Guide et du Meneur, c’est-à-dire de l’archétype du Père, et de son attribut fondamental, la Loi, la Règle, l’Ordonnance par injonction divine, premiere, et non seconde, comme dans les paganismes.
Mais le christianisme, s’il est indubitablement issu du judaïsme, a été amené à prendre des distances, et à s’infléchir en fonction de la mentalité des territoires investis. Il s’ensuit que son histoire se caractérise par des oscillations entre ses deux origines : renaissance carolingienne, renaissance romane tardive, grande Renaissance européenne, du XIIIe au XIV siècle, siècle des Lumières, qui manifestent toutes la résurgence d’une forme ou d’une autre de l’Antiquité préchrétienne, et en sens inverse, des Réformes, qui manifestent toutes un retour aux sources, un souci d’épuration par retour aux origines, réforme cistercienne, devotio ùoderna , prenant parfois l’aspect de sécessions, comme chez les Cathares, les Vaudois ou les adeptes du Libre-esprit, avant les grandes Réformes des Réformateurs du XVIe siècle, donnant naissance aux églises Réformées.

- Ce que l’on peut classer sous le nom générique de « Modernité » est encore plus complexe. Elle résulte de la transformation du savoir technologique, qui prouve son effcacité, et du principe d’échanges, porteur de profit, qui prendra le nom de « capitalisme ».
Pour résumer, nous dirons que la mythologie de la Modernité met en avant l’archétype du Fils, qui nous permet de l’inscrire dans une tripartition d’archétypes, la Mère, le Père et le Fils, que l’on appelle la triade oedipienne. La Modernité met en avant le principe d’Humanité. Son idéal est une culture humaniste, qui place l’Homme au sommet de ses préoccupations, antécédant tous les choix confessionnels, culturels, ethniques. Mais ce choix anthropologique reste un idéal. On observe de nombreuses déviations : culte de l’argent, la déviation mammonite, culte du pouvoir, les déviances dites prométhéennes, excitations consuméristes ou hédonistes, au nom d’un mythe du progrès, un « mieux » qui rétrograde en « plus », un better and better dégradé en more and more , un righter and righter diminué en lighter and lighter, un higher and higher inversé en bigger and bigger . L’idéal de Liberté est manipulé en liberté des loups dans la bergerie, et l’ultralibéralisme, dont il est tant question depuis quelques décennies, un moyen de faire perdre leurs repères aux plus faibles pour le plus grand bénéfice de ceux qui ne les ont pas perdus.

 

DE L’EUROPE À L’OCCIDENT : ALLER ET RETOUR

L’Occident n’est pas géographique, mais culturel

L’étymologie la mieux reconnue de l’Occident trouve sa place en Mésopotamie antique : les mots Asu et Erebu désignent, en akkadien, respectivement le côté du soleil levant et du soleil couchant. C’est de là que viendraient les dénominations ultérieures de l’Europe et de l’Asie. De ce point d’origine oriental, l’Occident, c’est d’abord l’Europe qui, exportant son influence vers son propre occident, a investi l’Amérique, avec d’autres territoires. La culture européenne, passant de l’autre côté de l’Atlantique, s’est transformée à l’époque moderne et, par effet de miroir, est revenue investir, sous influence américaine, son lieu d’origine. C’est dans cet aller-retour que s’est constituée cette partie culturelle du monde appelée l’Occident.

Le terme d’Occident, ou Couchant, s’oppose, par son sens même, à l’Orient, le lieu du lever de soleil. Ces mots qui , dans leur acception générale, renvoient au mouvement du soleil tel qu’il apparaît dans le ciel terrestre, n’ont aucune pertinence, en tant que lieux, si on ne les définit pas par rapport à un point d’observation. Ils désignent, dans le parcours apparent du soleil dans le ciel observable à partir de la terre, le point d’horizon visible de son lever et celui de son coucher, mais ne peuvent s’appliquer à aucun emplacement terrestre défini, en raison de la rotation de la terre. L’emplacement où le soleil se couche, comme celui du Levant, varie selon la localisation du point d’observation. L’horizon du soir est celui du matin aux antipodes. L’Asie est orientale pour un Européen, mais placée en Occident, côté du soleil couchant, pour un Américain. Ce n’est donc pas par des caractéristiques géographiques qu’on pourra donner un sens à ce terme.

Ce terme d’Occident, dans l’emploi que nous en faisons, est lié à la géographie humaine, à une histoire de peuples géographiquement et culturellement définis : il prend naissance à partir de l’Europe. C’est donc de l’Europe que nous aurons d’abord à parler. Toute civilisation s’est estimée être le centre du monde, entre un Orient et un Occident. Dans la Grèce antique, est barbare ce qui n’est pas grec : l’Orient, placé en Asie, renvoie à des cultures différentes, qui peuvent être compréhensibles, comme celle des Phéniciens, différentes et arriérées, comme celles des peuples barbares des plateaux, ou différentes et menaçantes, comme celle des Perses . Lorsque Rome s’établit capitale d’un empire qui recouvre toutes les rives de la Méditerranée, des colonnes d’Hercule à l’empire des Parthes, du Danube aux terres africaines désertiques de Cyrénaïque ou de Maurétanie, la Ville capitale se pense à son tour comme centre du monde ancien. La pemière grande division s’effectue entre un Empire romain d’Orient et un autre d’Occident, qui auront, à partir de la tétrarchie, et avec quelques modifications temporaires, leur gouvernement propre. Lorsque le christianisme s’impose sur les terres d’Empire, d’Orient en Occident, il rétablit une relative unité sur un plan spirituel, malgré le choix différent des langues (grec ou latin) et des usages. Mais une fracture, après quelques siècles de frictions, s’établit à nouveau sur les bases mêmes de la division de l’Empire : Rome contre Constantinople, des Églises orientales et une Église latine, romaine au sens strict du terme, qui s’appuie sur un empire un temps reconstitué en Occident. Pour l’Europe médiévale, à la suite de l’expansion arabe, l’Orient, c‘est l’Asie, investie par l’Islam. Bientôt la culture arabe devient, pour le désigner, plus importante que son emplacement géographique. L’orientalisme englobe les pays d’Afrique, bien que situés au Sud ou à l’Ouest, comme le territoire des Maures, mais passés sous influence musulmane.

L’Europe, origine et noyau expansif de l’Occident

La notion de culture occidentale prend donc pour point d’origine l’Europe, et se définit essentiellement par opposition à un Orient, qui est autre, extérieur et généralement ennemi. A l’intérieur même de l’Europe, on distingue une partie orientale et occidentale, qui restent unies par des points communs, mais que séparent plus que des nuances. Ces deux caractéristiques relativisent la notion d’Occident, en lui fixant un point d’origine et des frontières. Au delà du limes romain, le nom d’Europe s’est étendu sur des espaces plus vastes, vers le Nord et vers l’Ouest, recouvrant l’ensemble des peuples convertis au christianisme, que définit le terme de Chrétienté. Mais cet ensemble reste limité et défini. L’universalisme, dont la culture chrétienne, recouvrant peu à peu l’Europe, a prétendu , pendant un temps, se glorifier, ne s’est appuyé que sur la négation, la méconnaissance ou l’ignorance des autres cultures.

À partir du XVe siècle, et plus encore dans les siècles suivants, les navires d’Europe essaiment à travers le monde, exportant des éléments de sa culture en des terres jusqu’ici inconnues, sur les côtes africaines, dans le nouveau continent américain, dans l’extrême Asie et dans le Pacifique. En se combinant avec des éléments indigènes, la culture d’Occident produit un métissage qui préserve en partie les cultures propres. C’est une occidentalisation partielle qui ne se confond pas avec l’Occident. Les cultures indigènes se réintroduisent subrepticement dans la culture dominante, généralement installée sous la contrainte, comme en Amérique du Centre et du Sud, ou reprennent tous leurs droits comme en Inde, en Chine ou au Japon. Le cas de l’Amérique du Nord est particulier : ce sont là des colons, venus des îles britanniques, qui s’installent pour y demeurer et pour former des noyaux expansifs. Les résultats de cet essaimage n’altèrent pas la culture occidentale, mais l’évolution interne de ces pays les amène à se développer dans des directions qui leur sont propres. Les Etats-Unis d’Amérique, qui ont pu obtenir leur indépendance dès la fin du XVIIIe siècle, sont bien une excroissance de l’Europe et participent de la culture européenne, dont ils tendent à prendre le leadership au cours du XXe siècle et à en représenter le rempart défensif le mieux armé. On retrouve donc naturellement, au temps de la guerre froide, l’inaltérable division entre l’Occident, comprenant l’Amérique et l’Europe occidentale et le « Bloc de l’Est » . Mais de naissance récente, d’origine prioritairement anglo-saxonne, de religion chrétienne sous sa forme protestante, avant de se diversifier sous l’effet de migrations ultérieures, les États-Unis ne peuvent représenter qu’une part de cette culture européenne, devenue occidentale, celle de la modernité, avec l’apport des Lumières, de la Liberté, de l’organisation démocratique, des valeurs liées au développement scientifique et technologique. Les racines anciennes et la mentalité des pays autres que ceux du bloc anglo-saxon, parvenu à son évolution moderne, leur restent en partie étrangères. Le problème qu’ils créent dans la notion d’Occident, est liée à leur puissance, qui leur assure une supériorité réelle et à partir de là un sentiment de supériorité, comme autrefois les pays d’Europe, qui peut se transformer en arrogance. C’est la source de malentendus et de divergences qui n’altèrent pas cependant l’essentiel de l’apport culturel européen. C’est pourquoi nous garderons la place qui lui revient à cette forme d’extrême Occident originel, qui tend à devenir - en tout cas, il le réclame - depuis le siècle dernier, le centre de la culture occidentale moderne. Le comportement suicidaire de l’Europe, avec les terribles saignées des deux guerres mondiales, et l’oubli de ses valeurs fondamentales, à travers des régimes dictatoriaux sans référence humaniste, en est en grande partie responsable. Mais nous ne pourrons en tenir compte qu’à partir de son apparition historique. L’histoire de l’Occident commence bien plus tôt : c’est celle de la désormais « vieille » Europe, qui n’est vieille que par rapport à ce « nouveau monde ».

En suivant l’ordre historique d’émergence des idées et des valeurs de la culture occidentale, nous commencerons donc, naturellement, par traiter de la naissance et de la progression de cette culture à partir de ses racines européennes, en entraînant dans son sillage, lorsqu’on entre dans l’ère de la modernité, les pays extra-européens, dont en première place l’Amérique du Nord, qui en ont développé, d’une manière plus exemplaire et plus sereine que dans l’ Europe moderne, des ferments de puissance et de solidité, avec de notables inflexions liées à leur devenir propre.

 

PRÉCAUTIONS ET PRINCIPES PRÉLIMINAIRES

Peut-on légitimement parler d’une culture européenne ?

La notion de « culture européenne » exige quelques précautions d’emploi en raison des tentatives indues d’appropriation qui ont pu en être faites dans les siècles passés, y compris dans celui qui s’est tout juste achevé depuis quelques années. Tout le problème réside dans la pertinence d’emploi du singulier : « la » culture européenne ne peut être qu’une propriété collective, dont aucun membre de la collectivité ne peut s’attribuer totalement l’apanage. En outre, le principe unitaire qui préside à l’élaboration du singulier n’est pas le mieux approprié pour en comprendre la nature : les tentatives d’unification, politiques ou idéologiques, autour desquelles on a voulu forger ce concept , se sont révélées illusoires ou arbitraires.

L’échec des impérialismes

Le mot a servi de couverture à une politique impérialiste à dénominateur ethnique - race blanche, souche « aryenne », peuples « indo-européens » -, slogans à l’usage de la plus monstrueuse d’entre elles. Edgar Morin, dans Penser l’Europe, nous confie : « Longtemps je fus européen. J’avais été résistant. Pour moi, pour nous, l’Europe était un mot qui ment. J’avais combattu ce que Hitler avait appelé “l’Europe nouvelle”. Je voyais dans “la vieille Europe“ le foyer de l’impérialisme et de la domination plutôt que celui de la démocratie et de la liberté ». L’Europe n’a que trop connu cette musique. Tout dénominateur ethnique entraîne cette illusion purificatrice qui se traduit concrètement par des « purges ». Les Messieurs Purgon de la purification ethnique n’ont guère réussi, comme celui de Molière, qu’à tuer le malade et, pour reprendre la formule d’un rescapé d’un autre massacre purificateur (en l’occurrence, celui de la Saint-Barthélemy, dont parle Henri Estienne après coup), qu’à « rendre bossus les cimetières ».

D’autres tentatives politiques ont été menées au nom d’un fantasme, qui s’est révélé n’être qu’un fantôme : celui de l’ « Empire ». En arrière-plan, se profile l’image glorieuse de l’Empire romain, arbitrairement pérennisé ou artificiellement ressuscité sur d’autres bases, avec lesquelles il n’a plus grand chose à voir. Ce fut l’emblème récupéré par les Francs, puis par des princes germaniques, par Charles Quint et, nouvel avatar ironique, par Napoléon. Mais l’Europe territoriale hérite en fait de deux empires : celui d’Occident et celui d’Orient. On connaît les réactions des pays de l’Orient européen aux tentatives impérialistes occidentales : les barons « francs » des Croisades n’ont pas laissé le souvenir de libérateurs dans les territoires chrétiens d’Orient, et l’évêque de Rome n’a jamais pu s’imposer comme maître des Eglises d’Orient. Rome n’est plus que Rome, Byzance passe à Moscou lorsque survient un troisième larron à partir du XVe siècle, un César asiatique, le Grand Khan mongol devenu le Sultan des Turcs, qui avec le Kaiser et le Csar, s’efforcent tour à tour et autant qu’ils peuvent, de se partager les dépouilles des moindres peuples. Le manteau de César n’est plus que lambeau de pourpre ensanglantée. Le césarisme fut aussi une illusion unitaire.

La notion de Chrétienté recouvre-t-elle l’ensemble européen ?

Enfin (et ici, le cas est plus sérieux) l’Europe a été identifiée à la notion de « chrétienté ». La chrétienté définit au Moyen Age l’ensemble des peuples qui ont adopté, sous une forme ou sous une autre, le christianisme et pris pour emblème la croix à des usages, il est vrai, très divers. Ce serait l’équivalent de l’Oumma, notion symétrique du côté musulman. Le mot Europenses apparaît, de manière symptomatique, pour la première fois dans un texte d’Isidore le Jeune (769) relatant la bataille de Poitiers (732), où il désigne l’ensemble des forces franques face au camp adverse. Mais il s’agit là d’un rassemblement momentané et circonstancié. Si, au niveau de la croyance, on peut évoquer une « culture chrétienne » comme majoritaire et dominante, il convient également de tenir compte des sécessions et des rivalités au niveau des Eglises : longue procession d’« hérésies » au début de l’ère chrétienne, sécession de Rome par rapport à l’oecumène et séparation des Eglises orientales qui, après une série de divergences, prit forme effective en 1054, « grand schisme d’Occident » (1378-1417) intérieur au catholicisme, fracture des Réformes dans le territoire occidental. L’époque moderne voit en outre naître des types de pensée qui se veulent indépendantes de la conviction religieuse, et s’implanter ou se réimplanter sur le territoire européen des croyances extérieures au christianisme. Le principe unificateur religieux, qui a joué un rôle évident pendant des siècles, jusqu’à créer parfois le sentiment triomphaliste d’une impossibilité de penser « autrement », ne peut être utilisé, de manière sérieuse, dans le monde actuel . Il reste cependant un fait : c’est que « penser l’Europe » ne peut éluder le fait culturel dans l’image qu’on peut s’en faire et dans la réalité qu’on veut en construire.

Conclusion et pause méthodologique

Les composantes ethniques, politiques et confessionnelles jouent néanmoins un rôle dans l’Europe, à condition de les saisir dans leur manifestation pluraliste. Il y a une mosaïque de peuples, une diversité de nations, une pluralité de confessions et de modes de pensée, qui définissent des cultures. Toute négation de ce pluriel initial ne peut susciter que des ambitions illusoires et des conflits interminables. La question est dès lors de savoir si les cultures de l’Europe permettent de dessiner le portrait-robot d’une culture européenne. Il ne s’agit pas de ressusciter arbitrairement une impossible et dangereuse unité, mais de prendre en compte la situation de pluralité, en essayant de voir s’il est possible d’y déceler des principes d’harmonisation et de convergence.

Éléments d‘une terminologie

Avant de poursuivre, résumons ici quelques éléments d’une terminologie des études sur l’imaginaire. Roland Barthes a appelé « mythologies » (M 1) le réseau d’images constitué autour d’un objet usuel, qui prend ainsi place parmi les symboles du quotidien (mythologies du réfrigérateur, de l’emballage plastique ou du transistor). Lorsqu’on a affaire à des symboles qui s’enrichissent d’un sens collectif et contribuent à définir une identité communautaire, comme des emblèmes nationaux ou des héros fondateurs, leur mise en histoire, raccrochée à quelques figures essentielles que l’on peut appeler archétypes, s’organise en un mythe (M2) (mythe d’Énée, de Thésée ou de l’Atlantide). L’ensemble des mythes constitutifs d’une nation ou d’une culture prend à nouveau le nom de mythologie (M3), dans son usage le plus courant ( mythologies grecque, celte, germanique, slave, etc.). On donnera à nouveau le nom de mythe (M4) à l’ensemble des principes structurants d’une mythologie. On peut ainsi parler d’une mythologie de la France qui raconte imaginairement la formation d’une nation, des Gaulois au gaullisme, et d’un mythe français à partir de la définition de ses principes supposés moteurs comme « Liberté, égalité, fraternité » ou « Déclaration des droits de l’homme ». Il s’agit très exactement d’un mythe, forme élaborée de l’imaginaire et reçue par consensus collectif, mais démenti éventuellement par l’histoire en diverses circonstances, ce qui signe par là son caractère imaginaire et anhistorique. Mais le mythe, même contredit par le réel, garde sa force dans l’imaginaire et incite à une conduite. La même question peut être posée à propos de l’Europe : y a-t-il une mythologie fondatrice ? Certainement, elle va de l’enlèvement de la belle Europè hors d’ Asie aux premiers textes fondant un accord plurinational sur des données strictement économiques ( de la CECA à la défunte CED, puis de la CEE à l’UE). Y a-t-il des principes moteurs dans cette première esquisse d’un imaginaire européen ? Certainement, ne serait-ce que la volonté de vivre désormais ensemble dans la paix, contresignée par le choix d’emblèmes comme le drapeau et l’hymne retenus par ses membres. Mais, par opposition aux mythes nationaux, déjà bien insérés en histoire, du moins dans des nations depuis longtemps fondées, et dotés d’un caractère qui rejoint le sacré dans l’imaginaire des peuples concernés, ceux-ci restent encore au stade d’une volonté de réalisation, d’un désir plus que d’une réalité établie. La question sera de savoir jusqu’où peut aller la volonté de réaliser ce désir.

Ères culturelles et stratification de l’imaginaire

Il s’agira préalablement de déterminer si, à partir de mythologies ponctuelles, de mythes fondateurs ou identitaires n’ayant qu’une extension locale, les diverses mythologies dont l’usage n’excède pas jusqu’ici les frontières d’un groupe linguistique ou d’une nation (M3), permettent de définir les traits du mythe européen (M4) qui est en cours de constitution et pourrait prendre place à côté du mythe américain ou du mythe chinois qui sont déjà bien constitués. Pour ce faire, il est nécessaire de prendre en compte la dimension historique dans l’élaboration d’une Europe culturelle. La diachronicité culturelle européenne met en valeur une succession de strates superposées. Chaque strate culturelle est, non pas balayée ou effacée par la suivante, mais seulement reléguée dans un en-dessous, qui sert de fondement ou de tremplin pour un nouveau dynamisme, appelé à devenir le préconscient d’une conscience autrement organisée. C’est le principe du palimpseste : le texte enfoui resurgit cycliquement à la surface, provoquant des « renaissances » dans la mesure où elles sont conçues non comme des retours nostalgiques, mais des résurrections appelant un nouveau dynamisme.

Nous nous efforcerons de désenfouir les archétypes autour desquels s’est constitué ce qu’il faut bien appeler une civilisation, et de déterminer en quoi les rapports qu’ils ont entretenus, par leurs changement de disposition dans le jeu qu’ils exécutent ensemble, correspondent à des « ères culturelles » distinctes, mais enchaînées ( comme on parle de « fondu-enchaîné » dans une projection d’images). Ces archétypes seront les plus simples et les plus primitifs qui soient : l’imago paternelle, l’imago maternelle et l’imago filiale, dans une relation qui épouse les diverses formes - oedipienne, prométhéenne, jupitérienne - de la triade symboliquement et primitivement familiale. On distinguera ainsi un imaginaire antique, polythéiste et naturaliste, centré autour d’une image maternelle primitive. Son polythéisme montre bien que les dieux, qui sont multiples, sont issus d’une matrice commune, et son naturalisme, que c’est la notion de « nature » (natura , de même étymologie que natio , le peuple, lié à la naissance, nasci ) qui va jouer le rôle d’application de l’archétype maternel. Le rôle du judaïsme, se greffant dans les nations européennes, sous la forme d’un christianisme très contaminé par la structure impériale romaine et par un héritage païen plus ou moins bien consenti, remet en valeur l’archétype paternel - lié à l’idée d’une législation - tempéré par un message d’amour - autant lié à Hermès le messager, qu’à Eros le dieu d’amour - sous la forme du Dieu Fils et de l’Esprit saint, et faisant de la triade initiale une trinité théologique dans laquelle viendra s’insérer plus tardivement le fantôme un peu abandonné à l’origine de la Vierge maternelle. La modernité marque un avènement à l’âge adulte de l’archétype filial, sous la forme de l’homme ou de l’Humanité, qui a à définir ses rapports vis-à-vis du père symbolique - la Loi et l’ordre - et de la mère symbolique, sous la forme d’une Nature prodigue de richesses ou d’une Société pourvoyeuse de sécurité, fécondité et protection étant les deux vertus essentielles attribuées à la fonction maternelle mythifiée.

Conclusion poétique provisoire

On pourrait symboliser, sous une autre forme, plus poétique et plus elliptique, cette histoire, avec ses divers exécutants, donnée à la culture européenne par une image nervalienne :

Colonne de saphir d’arabesques brodée,
­– Reparais – ! Les ramiers pleurent cherchant leur nid,
Et de ton pied d’azur à ton front de granit
Se déroule à longs plis la pourpre de Judée.

(« Érythréa », texte du manuscrit Eluard, publié en 1941)

La « colonne de saphir » est le pilier central qui, de Socrate à l’humanisme moderne, marque une continuité historique dans l’apologie du fait de conscience et de raison, courant dans lequel on peut inclure l’élaboration freudienne de l’ « inconscient », car la psychanalyse se fonde sur le désir de voir clair dans les zones d’ombre du psychisme. Les arabesques renvoient au côté « asianique », complément de l’atticisme fondamental, uni à la colonne dans la figure d’un thyrse. Les « ramiers » qui cherchent leur nid pourraient symboliser les mouvements migratoires de populations extérieures qui cherchent une place dans cette figure. Le « pied d’azur » est la philosophie de la conscience . Le « front de granit » est la modernité. La « pourpre de Judée » symbolise le judéo-christianisme qui joint la base et le front en y maintenant son empreinte.

 

PREMIÈRE ÈRE CULTURELLE : LES PAGANISMES ANTIQUES ET LEUR HÉRITAGE ( NATURALISME, LIBERTÉ DE RECHERCHE, LAÏCITÉ)

Un premier qualificatif vient à l’esprit, celui de la « vieille » Europe. Ce terme, qui s’enracine dans l’imaginaire européen, n’a guère de valeur que par rapport au « nouveau » monde, et de ce fait est de naissance tardive. Les traces culturelles de l’antiquité européenne ne sont pas antérieures au VIIIe siècle avant Jésus-Christ (le reste est préhistoire, qui a nourri l’imaginaire de manière très partielle, ou archéologie). Il n’empêche que l’adjectif joue pour signifier, selon les cas, soit une forme d’expérience et de sagesse - essentiellement face aux peuples dits “jeunes” - soit le poids de l’histoire et une difficulté attribuée à la sénescence pour innover ou favoriser les changements.

La première strate culturelle significative est celle qu’ont formée les mythologies (M3) des divers paganismes qui se sont succédé en Europe. Parmi elles, la mythologie gréco-latine a joué un rôle capital dans les pays qui sont passés sous la tutelle de l’Empire romain, imprégné lui-même fortement de culture grecque. Ainsi peut se définir un territoire de la romanité, essentiellement méditerranéen, ou en tout cas méridional, déterminatif d’une Europe du Sud, face à une Europe du Nord et à une Europe de l’Extrême-Est aux caractéristiques fondamentales autrement déterminées. Les mythologies celtes, scandinaves, germaniques, slaves ont marqué de leur empreinte les peuples ou les nations où elles ont pris origine avec, dans certains cas, un élargissement de leur domaine d’influence. Ces mythologies ont parfois servi à réinstaurer des repères identitaires pour des groupes en mal d’affirmation ou saisis par des délires paranoïaques. Cet usage à des fins nostalgiques ne nous importe pas ici. De ces mythologies, on peut dégager un « mythe païen » (M4), à peu près généralement répandu.

Caractéristiques du mythe païen

1) Un rapport d’immanence à la nature. Les dieux sont des forces naturelles personnifiées, avec lesquels des liens peuvent être établis. Ils influencent le cours des choses par échange ( sacrifices, offrandes, prières, voeux). Le passage du naturel au surnaturel s’effectue avec facilité par l’humanisation du panthéon et l’établissement d’une chaîne continue des êtres, comportant des intermédiaires (faunes, nymphes, elfes, lutins et autres esprits de la terre, des bois et des eaux ; héros et demi-dieux issus de l’union des dieux et des mortelles, d’une déesse et d’un mortel ). Cette complicité s’est maintenue dans le naturalisme occidental, qui n’alimente pas seulement la poésie d’un souffle vitaliste ou panique, mais s’érige en philosophie (comme ce fut le cas aux temps de la Renaissance, à la fin du siècle des Lumières et dans le romantisme), inspirant, consciemment ou non, les attitudes de protection de l’environnement culturel, dont l’écologisme est la dernière en date.

2) Le polythéisme, avec une assemblée des dieux qui admet rivalités, conflits, oppositions, développe la fonction du débat comme propédeutique à l’action, une tolérance à l’égard des croyances et une ouverture aux intrusions étrangères, en leur offrant une possibilité d’assimilation. Cette contamination est nette au cours de la période hellénistique où l’on voit les dieux égyptiens et orientaux se superposer aux figures de l’Olympe, et lors de l’extension vers l’Orient de l’Empire romain, où l’on assiste à une importation des croyances orientales. La tendance est celle de l’agrégation, avec des recherches synthétiques parfois ambitieuses, que l’on retrouvera dans des périodes dites de néo-paganisme comme le furent la Renaissance, le Romantisme ou les mouvements éclectiques des XIXe et XXe siècles. On en retiendra essentiellement l’esprit d’ouverture et la recherche d’harmonisation intellectuelle dans les périodes d’inflation du savoir.

3) Une séparation, en même temps qu’une coexistence, s’établit entre l’ordre de la raison et l’héritage mythologique. Le cas est particulièrement visible dans la civilisation grecque classique. Ainsi se développe un exercice séparé de la raison, la « philosophie », qui peut ou non s’accorder avec la croyance. La mythologie devient une sorte de pensée figurée qui sert de base à la spéculation rationnelle, comme chez Platon, ou est passée au crible de la raison critique, comme c’est le cas chez Lucrèce ou Lucien.

L’héritage vivant du mythe païen

Ces mythologies ne sont pas fixées ; elles se transforment avec le temps. On a pu constater leur évolution vers une conception monarchique et patriarcale, qui fait émerger un dieu plus puissant ( Zeus/Jupiter, Odin/Wotan ). Cette évolution a facilité le passage d’un mythe à un autre. Le culte de l’Empereur et la centralisation romaine, après une période de conflits avec le christianisme, pourront ainsi être légués comme modèles institutionnels aux nouveaux maîtres de la spiritualité. Le mythe païen s’assure d’une permanence, au cours de l’histoire ultérieure, sensible dans les débats sur les rapports de l’homme à l’ordre naturel, sur l’exercice de la raison dans ses rapports ou ses conflits avec la foi, dans les problèmes où se confronteront immanence et transcendance. La survivance des dieux antiques, pour reprendre le titre de l’étude de Jean Seznec, La Survivance des dieux antiques, se manifeste avec acuité dans les périodes dites de “renaissance” ou de “classicisme”, sous une forme apollinienne, ou sous une forme dionysiaque dans le romantisme et les mouvements ésotériques. On voit des auteurs comme Érasme, Budé, Ronsard ou d’Aubigné, manier la mythologie païenne pour conforter le « mythe chrétien » (M4). Chez Winckelmann, André Chénier ou Hölderlin, la réflexion sur l’esthétique aboutit à un dépassement de l’esthétisme pour l’édification d’une métaphysique. Nerval (« Delfica », « Vers dorés »), Hugo (« le Satyre ») ou encore Nietzsche et Bachelard (les « complexes » nommés par des noms antiques), avec des finalités très diverses, utilisent ces références comme figurations de l’avant-garde de la pensée ou préfiguration de la modernité.

 

L’INSTALLATION DU CHRISTIANISME ET SON HÉRITAGE (DIGNITÉ HUMAINE ET PRINCIPES HUMANITAIRES)

Le mythe chrétien, qui prend sa source dans le judaïsme, pénètre dans le paganisme à partir du premier siècle ; après une période de conflits et de persécutions, la nouvelle religion s’installe victorieusement dans l’Europe à partir de la fin du IVe siècle, poursuit sa conquête vers le Nord (le dernier territoire christianisé est la Suède) et constitue une forme de “pensée unique”, valant pour la conduite de toutes les opérations de l’esprit du XIIe siècle au XVe siècle.

Point d’origine : l’apport du judaïsme

La « mythologie » (M3) du judaïsme, d’où procède la religion chrétienne, diffère profondément, dans sa structuration symbolique, des caractéristiques par lesquelles nous avons défini le mythe païen (M4). Elle s’inscrit dans une histoire tout entière déterminée par les rapports d’un peuple, inassimilable à nul autre, et d’un dieu unique, qui n’admet ni cohabitation ni concurrence avec nul autre, et qui inscrit sa présence dans l’histoire par la manière dont il entend conduire, avec ou malgré lui, le peuple qu’il a élu. Nous avons affaire à une mythologie qui affirme fondamentalement la différenciation et l’élitisme.

1) Le monothéisme, ou croyance en un dieu unique, doté d’un pouvoir absolu, interdit toute possibilité de cohabitation avec des dieux étrangers. Cette caractéristique, dans laquelle on a voulu voir un apport propre aux Hébreux, n’a sans doute pas l’importance qu’on lui a donnée. On lui a cherché des racines ou des affinités avec les religions de Mésopotamie ou d’Egypte, et nous avons noté que le paganisme gréco-latin évoluait dans le même sens. Beaucoup plus important paraît le principe d’exclusivité dans le culte, qui amène à interdire toute contamination avec des cultures étrangères ( c’est ce qu’on appelle l’exclusivisme, par opposition à l’agrégationnisme des Païens). Plus important encore est le refus de toute extension du sacré à des créatures, fussent-elles dotées des plus grands pouvoirs terrestres. Il y a là la possibilité d’une relativisation des grandeurs humaines qui aura son importance dans les territoires investis par le christianisme.

2) La transcendance divine nous paraît, dans le même sens, constituer un apport beaucoup plus original et fécond. La figure divine s’institue en objet inaccessible, toujours au-delà de ses manifestations, inassimilable à aucune de ses créatures qui restent entre ses mains, si puissantes soient elles. Il s’ensuit une démythification de tout ce qui appartient à l’ordre de la nature, et une liberté laissée à la connaissance des phénomènes naturels, sans préjugé religieux. La transcendance divine relativise tous les pouvoirs humains, sociaux, guerriers, politiques. Il en découle un espace de liberté et de jugement critique laissé à tout fidèle à l’égard des pouvoirs terrestres, et une capacité de résistance à toute tentative de tyrannie ou de transgression des lois de Dieu transmises par révélation.

3) La révélation est l’apanage d’un peuple, qui fait de lui le peuple « élu », dépositaire de la Parole. L’histoire humaine se réalise en fonction de l’histoire de ce peuple, dont la principale vertu est la fidélité, auquel sont promises, en dernière analyse et à long terme, la puissance et la gloire. Cette caractéristique a pour conséquence un fort sentiment de différence et d’originalité identitaire, capable de susciter des énergies, mais susceptible également d’inspirer un repli en communauté close et des méfiances et des craintes de la part des “autres”, les goyim relégués dans leur altérité. Les Juifs installés en pays non-juifs, en subiront les conséquences, souvent injustes et terribles.

4) La notion de “promesse” est une notion essentielle, établissant un horizon d’attente qui donne, dans la conception du temps, une place de choix au futur. L’apport principal de la culture du judaïsme à l’Occident réside dans l’importance accordée au temps, qui dynamise le principe d’harmonie, d’origine grecque, essentiellement référé à l’espace ou à la mesure, en un principe d’espérance à réalisation temporelle. Le messianisme, attente et prédication de la venue d’un libérateur, se fait particulièrement actif pendant la période d’occupation de la Palestine par les Romains.

L’effort de synthèse et d’adaptation opéré par le christianisme

Un telle mythologie, en raison de ses particularités perçues comme étrangetés, ne pouvait que difficilement passer dans l’univers du paganisme. De fait, la religion juive n’a pas formé d’adeptes dans le monde païen, et son élitisme ethnique ne peut convenir à une activité missionnaire (la seule tentative importante de conversion a été celle des Iduméens, dont les résultats n’ont pas été probants). La réglementation pointilleuse de la vie quotidienne (temps du travail, alimentation, vie sexuelle et familiale) constituait un obstacle supplémentaire à sa compréhension . La nature spécifique de cette culture a pu, tout au plus, faire l’objet d’une explication de la part d’auteurs juifs contestés au sein de la communauté, comme l’historien Flavius Josèphe ou le philosophe Philon d’Alexandrie, et plus tard Maïmonide ou Spinoza.

L’originalité du christianisme, à travers les propos qui nous ont été rapportés sur la prédication et l’action de son fondateur, et les écrits des premiers disciples (notamment saint Paul) a été, en prenant appui sur cette culture qui n’est pas reniée, d’en proposer des modifications qui la rendent accessible à tous. Des adaptations appropriées, allant dans le sens de l’universalisation, ont permis son intégration dans le monde païen et, après une phase de conflits internes et de persécutions de la part des autorités, sa réussite.

1) Le christianisme considère que le dieu de la révélation faite au peuple d’Israël est le vrai et unique Dieu. Mais tout en maintenant la transcendance divine, il modifie ses rapports en insistant sur la relation d’amour, fortement valorisée par Jésus, son fondateur, qui appelle Dieu « père » (abba en araméen, qui se traduit par papa) et utilise des métaphores familières et familiales pour humaniser l’image divine. L’innovation la plus spectaculaire du christianisme dans ce sens réside dans le dogme de l’ « incarnation » : après des débats assez compliqués pour établir la nature exacte du Christ, l’idée de « Dieu fait homme », investi d’une double nature, divine et humaine, prend le pas sur les autres conceptions et finit par s’imposer. Le Christ, incarné en Jésus, représente la deuxième personne de la Trinité, appelée « le Fils ». Cette innovation ne pouvait avoir l’aval du judaïsme : elle était mieux comprise des Païens, dont les croyances favorisaient la familiarité des dieux et des hommes.

2) Le christianisme maintient le caractère élitaire de la révélation ( les bénéficiaires de la révélation sont des privilégiés de la grâce divine), mais il y ajoute l’universalisation. L’élitisme ethnique est complètement abandonné : toute l’humanité est concernée et peut avoir accès à cet état. Il s’ensuit une activité missionnaire de conversion, qui eut une influence modeste dans les communautés juives où elle s’exerça en premier lieu, mais connut une réussite progressive dans les milieux païens. L’idée qu’il existe une communauté humaine sans distinction et une égale attention de Dieu face à chaque homme, sans considération pour son origine, sa fortune ou sa position sociale, aura un avenir particulièrement fécond pour son extension humaniste et l’invention des concepts de « dignité » et de « droits de l’homme ».

3) Le christianisme maintient le monothéisme, mais diversifie l ’image divine en fonction de ses manifestations à travers le concept théologique de la Trinité (Dieu « un en trois personnes »), dont l’interprétation se met en place avec difficulté, en donnant lieu à des positions contradictoires. Par la suite des temps, on voit s’amplifier le rôle dévolu à l’entourage du Christ : Marie, la mère de Jésus, ses parents, ses disciples, puis les martyrs, les saints, les guides ou docteurs, instituant un monde d’intermédiaires qui renoue avec la « chaîne des êtres » et s’harmonise mieux à l’univers du paganisme. Les dérives provoquées par les survivances d’un paganisme populaire récupéré par la dévotion chrétienne (cultes des lieux, des reliques, offrandes pour des voeux) ont suscité de temps en temps des efforts de recentration (ainsi s’expliquent l’intériorisation du sentiment religieux à travers le mysticisme, la devotio moderna , puis l’évangélisme, et les appels aux Réformes du XVIe siècle).

4) Le christianisme abandonne ou modifie des pratiques juives concernant la vie quotidienne (circoncision, statut des femmes, rapports avec les étrangers, respect pointilleux du shabbat, fêtes en relation avec l’histoire spécifique des Juifs), par souci d’universalisation et rappel de la primauté du spirituel sur le rituel. Ce sera l’oeuvre de saint Paul qui peut être appelé l’ « instituteur » de la vie chrétienne.

5) L’attente messianique juive se trouve modifiée par le fait de la venue du Christ, considéré par les Chrétiens comme le Messie des Juifs. Cependant les premiers Chrétiens semblent avoir maintenu l’attente eschatologique, avec l’espoir d’un retour imminent du Christ sur terre. Malgré la mise au point effectuée sur ce problème par saint Augustin dans La Cité de Dieu , des mouvements prophétiques souvent enflammés parcourent l’histoire du christianisme. Le texte, conçu dans le sillage de l’apocalyptique juive, fortement discuté et contesté avant d’être déclaré canonique, appelé l’Apocalypse de saint Jean, sert généralement de caution pour les appels à l’instauration de la Jérusalem céleste dans l’histoire humaine. Une autre instance revendiquée est celle de l’ « Esprit », la troisième personne de la Trinité, dont Joachim de Fiore et le joachimisme ultérieur, les adeptes du « libre-esprit » et divers mouvements appelés « charismatiques » font le moteur de l’instauration d’une nouvelle ère. Les institutions établies ont toujours été très réticentes à l’égard de ces mouvements (dont la part de revendication sociale est évidente) et souvent aveugles dans la reconnaissance d’un malaise social ( fraticelli, dans le sillage franciscain, malmenés par l’Inquisition, guerre des Paysans dénoncée par Luther, utopies sociales dénoncées au XIXe siècle par le Syllabus ).

Le christianisme constitue un effort extraordinaire pour syncrétiser, sans reniement ni amalgame confus ( à quoi n’échapperont pas les Gnostiques), l’essentiel de la théologie du judaïsme et le respect de certains caractères et modes de vie du paganisme. L’histoire de la culture européenne s’établit désormais autour de ce pilier, avec des oscillations vers le paganisme (ce qu’on appellera des “renaissances”) et des dérives, qui appellent à leur tour des recentrations (ce qu’on appelle des “réformes”). Cependant il reste difficile d’imaginer aujourd’hui une « Europe chrétienne » qui négligerait les apports latéraux de la laïcité de l’état, conquise de haute lutte par des siècles de combat, et des religions minoritaires.

L’impact de l’islam et de la civilisation arabe

Le problème de l’influence de l’islam, qui a été remis à l’ordre du jour par les problèmes d’immigration en Europe de travailleurs issus de pays musulmans (Pakistanais en Angleterre, Turcs en Allemagne, Maghrébins en Espagne et en France), peut être reposé sur des bases historiques de longue durée. Ce qui a été appelé l’ « invasion » arabe du VIIIe siècle, dans l’Europe occidentale, n’a pas abouti à une éradication culturelle immédiate. L’implantation arabe est encore sensible dans la toponymie du Midi de la France, et manifeste en Espagne jusqu’à la fin du royaume de Grenade. L’influence intellectuelle du monde musulman s’opère à travers les traductions des textes arabes inspirés par les traités scientifiques des Grecs anciens, traduits en latin au cours du Moyen Âge, qui révèlent le rôle du médecin Avicenne, du philosophe Averroès, et d’autres comme Al-Kindi ou Al-Arabi. L’influence se manifeste aussi par des emprunts visibles de conduite. Les Croisades sont une inversion, sous forme d’une revanche, du djihad islamique ; les excommunications à grand spectacle sont la forme catholique des fatwas ; la confusion, souvent volontaire pour des raisons de stratégie de puissance, des deux pouvoirs, dans l’Europe catholique et romaine, s’accorde sans doute, en partie, à l’imitation des conceptions musulmanes des rapports du politique. L’influence arabe, dans ce domaine est plus importante que le « césaropapisme » oriental, honni en Occident. Elle donne voie à la volonté de rétablir au profit de l’Eglise romaine l’organisation politique de l’Empire romain d’Occident dans une formule de théocratie absolue appelée parfois « papocésarisme ». L’avancée à nouveau conquérante des Turcs à partir du XVe siècle n’est pas seulement une occupation superficielle ; c’est une nouvelle force implantée en Europe, persistante dans les Balkans et visible en Europe centrale, dont il faut tenir compte. Certains pays, comme la France ou la République de Venise, ont eu à cet égard une attitude pour le moins ambiguë, liée à une stratégie politique ou à des intérêts économiques. On peut donc affirmer que, si l’islam n’appartient pas directement aux forces fondatrices d’une culture européenne, il a servi par ricochet ou par imitation hypocritement couverte sous d’autres vocables, à manifester une réaction identitaire et à jouer ainsi un rôle de partenaire actif. L’implantation en Europe d’une population musulmane numériquement importante devrait, en bonne logique, renforcer le caractère de laïcité des États à la population multiconfessionnelle pour permettre d’ y entretenir la paix civile. En raison de la politique souterraine et des utopies revendicatives des mouvements religieux extrêmes, amplifiés par les problèmes conflictuels du Proche-Orient, le fait n’est pas encore acquis.

 

LA TECHNOCULTURE OU LES MYTHOLOGIES DE LA MODERNITÉ :
MYTHES DU BONHEUR TERRESTRE, DU PROGRÈS ET DE LA PROMOTION DE L’HOMME DANS L’UNIVERS

Bref historique de la naissance et du développement de la modernité

A partir du XIVe siècle, dans l’Europe occidentale, sous l’effet d’une amplification des valeurs économiques et d’un développement du savoir technique, s’établit progressivement une nouvelle classe, d’origine urbaine, qui veut faire prévaloir un mode de pensée mieux en accord avec ses intérêts. C’est ce qu’on peut appeler du terme général de « modernité ». Le cas le plus représentatif de ce nouvel esprit est la « république » de Venise. Les dignitaires politiques et religieux se laissent contaminer par les nouveaux principes, en abandonnant les idéaux de chevalerie et d’austérité chrétienne, au nom d’un réalisme de la réussite matérielle et d’une déculpabilisation du luxe et du plaisir. Mais le refus officiel de reconnaître ouvertement ces principes réels d’action, développe une attitude d’hypocrisie manoeuvrière qui prendra plus tard le nom de « machiavélisme ». Dans le sillage des Réformes du christianisme, une réaction se manifeste contre ceux qui affichent trop ouvertement leurs idées, et seront qualifiés d’ « athéistes » ou de « libertins », avec des persécutions qui vont durer plusieurs siècles. La nouvelle idéologie prend corps au XVIIIe siècle : elle se réalise en histoire, sous forme de nations ou de régimes « modernes ». Parmi eux, il faut compter les États-Unis d’Amérique, qui installent hors d’Europe les idées de la modernité européenne. Au XXe siècle, un emballement extrémiste dans le sens de l’efficacité à base scientifique ou réputée telle, et une hyperbolisation des vertus du « pouvoir » comme affirmation exacerbée de la maîtrise imaginée de la nature, aboutit à des tentatives (appelées « prométhéennes ») désastreuses. Une recentration s’effectue par action modératrice, qui pose les bases d’un éthique fondée sur la notion de « dignité humaine », retour aux sources de l’humanisme fondateur, héritage du christianisme débarrassé de son arrière-fond théologique pour une application strictement anthropologique.

Les mécanismes de l’imaginaire dans la technoculture

Bien que les nouvelles doctrines, au nom de la science, de la productivité et de l’efficacité, avec les valeurs épistémologiques et éthiques qui les accompagnent, tendent à effacer le rôle de l’imaginaire, conçu comme évasion du réel, « opium » du peuple ou supercherie cléricale, on peut déceler en elles un « mythe de la modernité » (M 4) dont les principes essentiels peuvent être schématiquement définis de la manière suivante.

1) On constate un déclin ou l’effacement de l’archétype paternel. La fonction divine est pensée en termes technologiques : Dieu est architecte du monde, ingénieur suprême, intelligence garante de l’ordre des choses et de la rationalité (c’est le déisme philosophique). Il s’ensuit une valorisation de la raison, débarrassée du carcan des croyances appelés préjugés. A la limite, l’hypothèse d’une existence divine est carrément balayée, comme pour le « Dieu est mort » nietzschéen, aboutissement et tremplin d’un athéisme repensé, qui prend racine dans l’Antiquité, disparaît sous le triomphe du christianisme, reprend forme, d’abord clandestine ou cryptée, et se manifeste au grand jour dans les siècles dits classiques ou modernes (XVIe siècle / début XIXe siècle) et la période dite contemporaine. Cette attitude déterminée, résultant d’un choix conséquent, ne peut être confondue avec le « Dieu est mort » larmoyant, ou en tout cas « Dieu nous abandonne » , qui, des guerres de religion aux diverses formes de romantisme, n’exprime qu’une nostalgie du religieux. Autre exemple : le matérialisme dialectique, qui sert de base théorique au marxisme, représente une des formes de la pensée de la modernité athée, associant le principe de matérialité à une idéologie du progrès à processus conflictuel ( « lutte » des classes) et conquérant (« dictature », puis triomphe du prolétariat), vecteur d’une promotion de la classe prolétarienne, passant d’un rôle servile à un rôle dirigeant, de celui d’enfant martyr à celui de père protecteur. La part d’utopie, ou en tout cas de vision strictement théorique, d’un tel projet s’est révélée par une pratique décevante qui a fait surgir à nouveau des « pères » des peuples ( résurgence inattendue de l’archétype paternel), mais plutôt tyrans ou bourreaux que protecteurs.

2) L’exploitation du corps maternel. La fonction symbolique de la mère est dévolue, dans les mythologies de la modernité, soit à la Nature conçue comme réservoir énergétique producteur de richesses lorsque s’y ajoute le travail humain, soit à la Société conçue comme centrale de transformation et de répartition. Nature et Société constituent les deux pôles d’attraction et de répulsion réciproque autour desquels vont s’organiser des choix et des systèmes. La Nature est garante d’un « ordre naturel » perverti par la Société ( choix rousseauiste) ou bien la nature est un chaos (thèse de Hobbes) qu’il convient de réguler par une organisation étatique. Nature et Société, dans une perspective matérialiste (qui peut être de fait, sans être théorisée, comme dans la plupart des pays industrialisés de type capitaliste) deviennent , pour l’une, la pourvoyeuse et pour l’autre, la transformatrice et dispensatrice, des biens matériels, qu’il faut savoir extraire et valoriser par moyens techniques et commerciaux, et d’avantages sociaux, qu’il convient d’obtenir, de maintenir et de faire fructifier. Ainsi se fonde une morale du travail et une glorification de l’activité créatrice et transformatrice, dont les trois principes sont : avoir ( ou maîtriser), savoir (ou faire fructifier) , et pouvoir ( étendre sa maîtrise).

3) Autour d’un mythe (M4) du pouvoir, se développe celui d’un enfant-dieu (M2), l’homme lui-même, bénéficiant des richesses du corps maternel, appelé à l’établissement d’un parfait équilibre social, si parfait qu’il sera la nouvelle nature. Cet appel, qui est l’incarnation d’un nouveau messianisme, se fonde sur une utopie du progrès et de l’accomplissement social, dans une cité heureuse. Passant par la révolution ou par le développement irénique des bienfaits de la science, cet esprit de conquête engendre les rêves de cité idéale, formes modernes laïcisées de l’eschatologie religieuse.

Apports et insuffisances de la technoculture : de la technologie à la technocratie

Sous sa forme conquérante, avec un caractère élitiste marqué, le mythe de la modernité développe ce qu’on a pu appeler le « complexe de Prométhée », dont les divers avatars (mythes élitistes du surhomme, de la race supérieure, mythes communistes de la parfaite répartition des biens, de la cité idéalement égalitaire, mythes capitalistes du libéralisme généralisé engendrant l’harmonie) entraînent quelques réactions retentissantes : à l’excès de rationalisation et de mécanisation , développant un orgueil « technocratique », répond un retour de l’ « archaïque » qui revêt un caractère symétriquement excessif dans les fondamentalismes et intégrismes divers, les cultes de l’inversion (satanisme) et de l’irrationalité. Fait paradoxal : c’est dans le pays le plus en avance technologiquement, les États-Unis, que ces formes d’irrationalité sont les plus actives. Aux effets de l’économisme mondial strictement mercantile, répond une demande de restauration identitaire sous la forme sectaire et fanatisée de régionalismes et de nationalismes, résurgences diverses de l’esprit clanique ou tribal. A l’égalitarisme uniformisateur, qui traîne à sa suite le cortège des prêts-à-penser, des langues de bois, des conditionnements standardisés, répond la grève de la socialité, le repli dans l’individualité, réinventions modernisées du « mythe de Narcisse” auprès de ce que les Anglo-Saxons ont appelé la me-generation . Aux excès de l’ordre dominant répondent les excès de la violence débridée et d’un nouveau nihilisme, à l’optimisme technocratique de commande, les actes individuels ou collectifs de désespoir. Cet affrontement stérile de contraires fait apparaître la nécessité d’une modération des écarts par des moyens qui restent à trouver, ne revêtant pour l’instant qu’une forme idéalisée. Il n’est pas interdit de penser que l’utopie d’un jour est la réalité du lendemain, d’autant qu’une tradition européenne, qui va des Grecs à l’humanisme moderne, atteste cette permanence historique.

L’émergence d’une mythologie des temps modernes, qui a suivi la voie habituelle d’instauration des nouvelles cultures, avec ses phases de clandestinité et de persécutions, sa période d’installation, puis les excès d’arrogance du triomphe trop hâtivement imaginé, connaît actuellement une phase de dérives, de fractures et de contradictions. Avec un peu de distance critique, on peut y voir , comme pour les autres strates de la culture, une passation de valeurs héritées du paganisme et du christianisme : à l’un elle emprunte la valorisation des idéaux terrestres, comme le travail, la vie, le bonheur concret, la laïcisation de la connaissance, relativisée et débarrassée des présupposés dogmatiques, à l’autre le sens de la communauté (érigée en vertu sous forme d’esprit de « solidarité ») et de la dignité de l’ « homme » dans sa généralité, pour les porter ensemble au niveau d’une nouvelle « renaissance ». Leur union pose les bases d’un « humanisme », qui est une forme permanente de la pensée européenne et de ses réalisations historiques, mais qu’il est nécessaire de défendre avec vigilance à chaque instant pour sa sauvegarde.

 

EN GUISE DE CONCLUSION :

BILAN PROVISOIRE ET HYPOTHÈSES D’AVENIR

Il existe bel et bien une identité culturelle occidentale, d’origine européenne, reposant sur un imaginaire constitué en histoire. On peut la situer par rapport à d’autres cultures, asiatiques par exemple, qui insistent sur le multiple ou le gigantal ; africaines ou sud-américaines, animistes et panvitalistes, qui confortent, comme les paganismes anciens de l’Europe, les rapports de l’homme et de la nature, des vivants et des morts. Le mythe européen peut aussi se définir par rapport au « rêve américain », ce couple formant ce qu’il est convenu d’appeler « la culture occidentale ». Celle-ci a aujourd’hui néanmoins, suivant la vieille dichotomie que l’on retrouve dans son parcours, son côté oriental (l’Europe) face à ce nouvel horizon placé en son occident, et qui la déporte, en s’installant en son centre et à sa tête, sur sa marge orientale. L’Europe l’a engendrée, l ’a nourrie et éduquée. Comme un parent devenu vieux, elle en est actuellement tributaire. Le mythe américain est un des éléments incontournables de la culture occidentale actuelle, avec laquelle il tend à se confondre ou, en tout cas, à en exprimer la forme la plus avancée. Mais l’écart demeure entre le « nouveau monde » et l’ancien, que l’importation brute de modèles venus d’outre-Atlantique rend à la fois admiratif et sceptique, pour ne pas dire méfiant.

Le principe moteur d’une telle culture, si diverse dans son élaboration historique et ses résultats effectifs, n’est pas l’unité, mais l’harmonie. C’est une vieille notion grecque, qui s’oppose à l’excès, l’ hybris qualifiant déjà dans l’Antiquité une forme d’orientalisme. C’est une notion qui contient en elle le désir de mettre en équilibre fonctions et pouvoirs. De son application à la politique, il en découle le principe de démocratie. Appliquée à la philosophie, iI en découle un humanisme aux formes elles-mêmes nuancées, mais supposant en tout état de cause la tolérance et le respect des droits. Appliquée aux productions de la littérature et de l’art, il en résulte un équilibre entre la conscience d’hériter et le désir d’innover. Appliquée à l’économie, il en résulte une prise en considération du social et de l’humain dans l’impératif capitaliste de croissance continue et de profit maximal. C’est cette volonté permanente d’harmoniser le pluriel, inscrit dans sa configuration physique, ethnique, historique, qui donne à l’imaginaire occidental son caractère singulier.

Où en sommes-nous aujourd’hui, nous autres enfants d’une longue et laborieuse histoire ? Peut-être assistons-nous à la fin d’un cycle, sinon à la « fin de l’histoire » prédite par quelques idéologues américains trop pressés. En tout cas cette remémoration du passé devrait nous inciter à penser à nos vieux parents, à notre Mère, la Terre, bien malmenée par le « gagner plus », dont les mamelles s’épuisent à force d’être tirées, et à notre Père, la Loi, pour définir un intérêt général de l’humanité et pour réguler l’anarchie d’une mondialisation sans limites ni scrupules.

Claude-Gilbert DUBOIS

Professeur honoraire à l’Université Michel de Montaigne-Bordeaux-III

Auteur de Mythologies de l’Occident (1) (2)

(1) Un autre ouvrage, actuellement sous presse, écrit par l’auteur dans le même esprit, doit paraître au printemps 2009 sous le titre : Récits et mythes de fondation dans l’imaginaire culturel occidental ( Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, collection : « Imaginaire et Écritures »).
(2) L’auteur a publié en 2008 une biographie de ses années d’enfance limousine, correspondant aux années de guerre et d’après- guerre. L’ouvrage peut être adressé sur commande auprès de l’éditeur : Claude-Gilbert Dubois, L’Enfant du faubourg (1939-1952) , Éditions de La Veytizou, 87130 Neuvic-Entier, 2008, 264 pages, 50 illustrations. Prix : 20 Euros, port compris, joindre chèque à la commande..

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Mythologies de l’Occident
Les bases religieuses de la culture occidentale
Editeur : Ellipses, Paris

Résumé :

Afin de mieux percevoir les stratifications culturelles de l’imaginaire occidental, l’auteur a sélectionné une série de mythes qui ont eu ou ont encore une valeur structurante ou motrice pour l’homme occidental : mythes de fondation (de la Genèse à la tour de Babel), mythes identitaires (d’Oedipe à Jésus), mythes et valeurs de la modernité (millénarisme et terres d’utopie).

Références bibliographiques.

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