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La question que vous m’avez posée sur le conflit dans les faits religieux, je l’ai saisie parce qu’il m’a semblé, depuis que je travaille sur les monothéismes méditerranéens, qu’effectivement ils vivent du conflit, ils vivent de leurs conflits - comme peut-être tous les faits religieux - ou du moins on peut penser que le conflit est constitutif du fait religieux.
En tout cas, en Méditerranée, la guerre du dieu est une structure littéraire très ancienne, pas seulement sémitique. Ce fait que lorsqu’un roi ou un chef est menacé par des ennemis, il va faire une grande invocation à son dieu tutélaire, qu’il s’agisse de Pharaon, de la Syrie babylonienne ou des Sémites proprement dits. On a ce module dans des champs culturels assez variés. Alors le dieu va intervenir, et par une série de grêles de pierre, de flèches…, qu’importe ce que dit le texte, bref de miracles, sans combattre véritablement, les ennemis vont être mis en déroute et une paix soudaine va s’installer. Donc une structure très ancienne dans les textes religieux du Proche Orient ancien.
Cette idée de guerre, j’élargis tout de suite la notion de conflit à sa forme violente, est aussi une structure fréquente dans les textes religieux indo-européens, c’est à dire dans les traditions religieuses qui vont de l’Inde jusqu’en Islande, de la Méditerranée jusqu’en Scandinavie, et qui rassemblent d’un point de vue linguistique, mais culturel aussi, la plupart des pays d’Europe (à part la Turquie, la Hongrie et le Pays basque, qui n’ont pas de structure indo-européenne au moins du point de vue linguistique). Là aussi, j’y reviendrai, les grandes traditions religieuses de l’Inde, de l’Allemagne, de la Scandinavie, de la Grèce, de Rome, mettent toujours en scène, non seulement des dieux qui se battent, mais aussi des peuples qui se battent, des héros qui se battent, avec, au terme, on a l’impression, un objectif qui est quand même la paix sociale entre les différentes composantes de la société, afin de parvenir à une situation plus durable. Donc le conflit, et sa forme violente, la guerre, c’est quelque chose qui est connecté au fait religieux, c’est certain.
Je précise tout de suite que ma position sur le conflit proprement dit n’est pas du tout une position moraliste. Je crois que le conflit est bon, nécessaire, nécessaire pour être dépassé peut-être aussi. Rien de plus grave, on le sait dans beaucoup de champs disciplinaires des sciences humaines, qu’un conflit qui ne sortirait pas, qui ne pourrait pas s’exprimer. Le problème, c’est comment un conflit peut-il se mettre en forme, trouver sa mise en forme, trouver l’espace pour se théâtraliser, se dramatiser, bref se jouer, se construire, pour ensuite, éventuellement, être déconstruit. Il me semble que les espaces littéraires, les textes, sont des lieux où les conflits vont être mis en forme.
Maintenant, je disais, le conflit me paraît une caractéristique spécifique des monothéismes. Ils vivent de leurs conflits, se nourrissent de leurs conflits. Dans le fond, on pourrait dire que cela est issu directement de la notion même de dieu unique. Le dieu unique, ce n’est pas le fait qu’il soit un, c’est le fait qu’il soit exclusif.
Un monothéisme se caractérise, en tout cas après le second Isaïe, par l’idée que ce n’est pas l’unicité du dieu qui est sa définition, c’est l’exclusivité de ce dieu, à l’exclusion de tous les autres, et donc il y a dans cette affirmation même un germe d’exclusion, de conflit, avec les voisins bien sûr.
Alors, j’essayerai d’analyser et de dire rapidement comment je vois la situation du conflit. Je distinguerai en fait deux types de conflit : un conflit interne et un conflit externe. Le conflit externe entre les monothéismes, le fait que les monothéismes se battent, me paraît comme une de leurs propriétés. Les trois qui nous intéressent principalement se battent entre eux et, je crois, vivent de ce combat, donc du conflit externe.
J’essayerai d’analyser un autre type de conflit, interne à chacun d’eux, d’une toute autre nature, un conflit de type spirituel, entre ce que j’appellerai leur dimension idéologique ou religieuse – je prie de m’excuser du vocabulaire ceux d’entre vous qui tenez à ce mot, mais je ne tiens pas au mot « religieux » que je considère comme équivalent à « idéologique » – et leur aspect que j’appelle prophétique ou spirituel, qui est tout à fait autre chose.
Autrement dit, je voudrais essayer d’expliquer qu’en tant que religions, nos monothéismes se battent, ils n’ont fait à peu près que ça depuis l’origine. En tant que prophétisme, ils se déconstruisent comme religion, et là, ils devraient se rapprocher.
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Jean Lambert est philosophe de formation, actuellement enseignant-chercheur au Centre d’Études Interdisciplinaires des Faits Religieux, au sein de l’EHESS. Il enseigne également dans le cadre de l’IUFM de Versailles, ainsi que dans les universités de Bordeaux, Beyrouth, Fribourg et Tunis.
On pourra lire par ailleurs ses réflexions sur la violence et le sacré.